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jeanneovertheworld - Page 17

  • holy days in NY

    Holidays, oh holidays
    C'est l'avion qui descend du ciel
    Et sous l'ombre de son aile
    Une ville passe

    NYciel.jpgNew-York est là,

    sous moi.

    2002, je reviens.

    Et n’en reviens pas

    de voir sa cicatrice,

    ce trou béant.

    Que la terre est basse
    Holidays

    New-York, me revoilà.

    Tu as changée

    Et je suis la même.

    Là, même si…

    Holidays, oh holidays
    Des églises et des HLM
    Que fait-il le Dieu qu'ils aiment?
    Qui vit dans l'espace

    Dans mon casque, le pilote n’a pas coupé la musique pour l’atterrissage,

    pour une fois

    les hotesses ne sont pas venues rechercher les écouteurs.

    Et un faux hasard me diffuse cette chanson de Polnareff…

    Que la terre est basse
    Holidays

    Au ralenti, je viens à toi, New-York.

    Que la terre est basse, cette terre qui m’appelle…

    Poussière reviendra à la poussière

    A genoux mais vivante

    Me voilà, épuisée, en attente

    Holidays, oh holidays
    De l'avion, l'ombre prend la mer
    La mer comme une préface
    Avant le désert

    L’avion caresse les buildings de l’aile

    Doucement par le hublot Manhattan se remet, éternel

    Je reviens

    Je flotte encore un peu

    Ça tangue

    Que la mer est basse
    Holidays

    Le cœur à marée haute

    Je prends la vie en pleine face

    Souffle coupé, rêves semés

    Descendrons-nous jamais de cet avion ?

    Holidays, oh holidays
    Tant de ciel et tant de nuages
    Tu ne sais pas à ton âge
    Toi que la vie lasse

    L’avion ouvre encore un peu plus ses becs

    L’avion ralenti encore

    Nous sommes comme suspendus

    A la limite du décrochage

    NY ciel 2.jpgOn flotte

    Hypersustentateurs

    Tentation

    Appel du sol

    Que la mort est basse
    Holidays

    Comme ça,

    au dessus de la ville

    qui ne dort jamais,

    Est-on en vie,

    Vraiment ?

    Holidays, oh holidays
    C'est l'avion qui habite au ciel
    Mais n'oublie pas, toi si belle
    Les avions se cassent

    Pourtant le printemps fut doux à New-York

    Les arbres à fleurs blanches du Madison Square

    Rendaient plus lumineux le gris jauni Flatiron

    Les pruniers du Japon rosissaient à Battery Park

    Intimidés par la Sphère de Fritz Koenig

    Rescapée

    Et la terre est basse
    Holidays

    Je t’aimais

    Je t’aimais encore

    Je pleurais déjà

    Peut-être…

    Je me souviens de cette chanson de Polnareff

    Et cet atterrissage de rêve

    La vie qui hésite à entrer dans le réel

    Tous les possibles encore

    Tous les riens

    Un jour j'irai à New-York avec toi
    Toutes les nuits déconner
    Et voir aucun film en entier, ça va d'soi
    Avoir la vie partagée, tailladée
    Bercés par le ronron de l'air conditionné
    Dormir dans un hôtel délatté…

    Je veux voir les feuilles rouges sur Central Park

    Depuis le toit du Guggenheim

    Marcher dans les rues

    Encore

    Encore

    Et ta main dans la mienne.

    On ira tout en haut des collines
    Regarder tout ce qu'Octobre illumine
    Mes mains sur tes cheveux
    Des écharpes pour deux

    Devant le monde qui s'incline 

    Pomme, pomme, pomme, pomme

    Beethoven n’a fait que prédire

    Ce que nous allons vivre.

    New­-York

    4ème.

     

     

    ( paroles Polnareff / Téléphone / Cabrel )

  • la sputzkuch de maman

    Elle n’employait jamais ces  mots avec nous, ses enfants.

    Je ne l’ai pas souvent entendu prononcer ces mots avec eux, ses parents.

    Je ne sais pas bien ses relations avec la langue de Goethe, qu’elle apprit à la fac, du temps où peu de femmes allaient à la fac et que l’on parlait, que l’on baragouinait plutôt, en patois, par chez nous.

    Mais elle a employé ce terme, « sputzkuch », maman.

    Et ce mot étranger a réveillé des souvenirs familiers.

    Ce mot ce que j’ai compris sans vraiment le connaître m’a plongée dans un hier doux, gorgé de vie, aux éclats de voix, aux éclats de rires assourdissants…

    Une sputzkuch….

    Une tarte aux cerises, anodine, avec sa pâte brisée commune et sa migaine presque triste, une tarte aux cerises magnifique, au gout de madeleine, façon Proust.

    J’ai bien vu qu’elle parlait de tarte aux cerises, ce n’est que plus tard que le mot sputz a ricoché dans mon cerveau…

    Je sputze, tu sputzes, il sputze, nous psutzons en chœur…

    Et tout le monde crache !

    sputz.JPGParce qu’on laisse les noyaux dans les cerises, on recrache sans cesse…

    Une tarte de la campagne, parce qu’à la ville, recracher manque de distinction, comment  faire pour garder la face en ressortant quelque chose de la bouche ? Une tarte sans manière. Une tarte vraie !

    Ma jeunesse est clairsemée de tartes à la cerise, ou de crèpes « kirchpankuchen ». Parce qu’on a toujours eu des arbres fruitiers, parce qu’on a toujours consommé des fruits et des légumes de saison. Mes préférées étaient les Napoléon. J’ai toujours aimé ce qui était charnu et ferme, de la texture, du gout…

    Cerisier-bigareau-'Napoleon'-Prunus-avium-3.jpgJ’ai 8 ans et je me balance… sur la balançoire… mes pieds arrivent presque aux feuilles du cerisier… à chaque fois que mon corps s’avance j’imagine que le jus des fruits dégouline dans ma bouche.

    J’ai 8 ans et il n’y a que de la gourmandise, par de perversion ni de sensualité.

    J’apprends la patience : celles-ci ne sont bonnes que noires….

    Puis, un jour, un bol sur la table de la cuisine…

    L’extase simple. Le gout des choses. La Vie.

     

    Les cerises, c’est le début de l’été… les rayons du soleil entre les feuilles, vertes.

    Les cerises c’est la complicité…

    Sputzen

    Un, deux, trois : crachez !

    Avec mon père, sous les cris faussement choqués de ma mère nous sortions sur le petit balcon pour cracher les noyaux, le plus loin possible. On faisait des concours sans arbitre, avec ma sœur, puis mon frère. Personne ne gagnait. Mais il fallait reprendre un bout de tarte pour la revanche, ou une pankuch de plus….

     

    Le sourire me vient  et les larmes derrière…

    C’était tout bête, c’était si bien…

    Pas besoin de vacances à l’autre bout du monde, dans ces moments là je n’avais besoin de rien pour être heureuse, que ma famille et un bol de cerises…

    Je vous aime.

    Merci.

     

    C'était si bête, c'était si bien....

    Viens dans mon  jardin... j'ai acheté des cerises...

  • petite fille du soleil

    femme solaire sépia.JPGD'autres désirs d'autres fièvres
    Viendront brûler dans ta vie
    Pourquoi te dire je t'aime
    Demain je serai loin d'ici
    Bien loin d'ici

    Petite fille du soleil
    Le printemps va venir
    Petite fille du soleil
    Je dois partir
    Petite fille du soleil
    Je garde en souvenir
    Petite fille du soleil
    Ton désir
    Petite fille du soleil
    Surtout ne m'en veut pas
    Petite fille du soleil
    Oublie-moi.

     

    ( Christophe )

     

    Et la femme boule s’est ouverte, progressivement, comme un bouton de rose, comme un bouton qu’on crève, l’abcès, le renoncement, ascète, elle se redresse, intériorise son mal et lève la tête, la bête en elle, domptée, admise, assez d’être soumise, d’être grise, assez de ce repli, elle se déplie, elle renait.

    Elle est à peine remise, sans remise de peine, elle est encore démise, les cheveux en bataille, la guerre des entrailles n’aura lieu que dans sa tête. Elle est assise, en vrac, ses jambes sous elle, comme un colosse sans pied sorti de l’argile, sortie de l’asile, revenue d’exil, sans ex-ils, juste elle, et ces ailes qui lui poussent.

    Elle est un peu désaxée, sur une fesse, elle ne sait sur laquelle danser, la cuisse épaisse, le bassin effondré. Le bas de son corps sommeille encore, endolori, endormi pour ne pas espérer, elle se redresse mais on devine qu’elle ne se relèvera pas.

    Elle n’a pas la taille fine, elle a la taille vide. Elle déroule son squelette. Ses seins lourds dodelinent. Elle s’étire, elle se déroule, la femme boule.

    Il est là, au dessus d’elle, le soleil. Il envoie ses rayons, partout, partout sauf vers elle. Alors elle lève les bras, elle s’allonge, alanguie, lascive elle sent la sève monter, elle sent les rêves hanter.

    Elle le désire, elle le veut, sa chaleur sur elle, sa Lumière, la reconnaissance de son corps.

    Elle ondule, elle lui offre sa croupe.

    Et elle pleure.

    Elle le sait bien le mal qu’il lui fait, elle le sait bien, l’utopique, lune et soleil…

     

    Elle sait bien que ce sont ses rayons qui la tuent.

     

    Elle sait bien, mais ne veut pas mourir avant d’avoir vécu.

     

    Alors la femme boule se redresse et regarde devant elle,

    les bras au ciel et les pieds sur terre,

    les mains au paradis et le cul en enfer.

     

     

    Sculpture Jeanne Magnani.

     

  • en boule

    sans bras 2.JPGElle attend là,

    toute recroquevillée,

    au coin du monde,

    la femme sans bras.

     

    Sont-ils tombés faute d'enfant à serrer, ou l'incapacité à soutenir a-t-elle dissuadé les petits de venir ?

    On ne sait pas, on ne saura jamais.

    Elle est là,

    toute recroquevillée,

    impuissante.

    Elle fait le dos rond, elle s'enroule pour que tout tourne rond, pour que tout coule, mais c'est elle qui tourne en rond et le temps qui s'écoule.

    Elle aimerait qu'on l'oublie.

    Qu’elle s'oublie.

    Ou plutôt qu'elle se trouve, au fond de ses entrailles vides, qu'elle devienne, qu'elle s'enfante enfin en coupant les cordons sans renier les liens.

    Qu’elle marche seule, qu'elle marche saoul, ivre d'elle.

    Mais là, elle se ferme, la femme sans bras, elle enferme le mal, tenter de l'étouffer.

    Et se taire.

    Elle se terre.

     

    sans bras 3.JPGElle se ferme mais on ne peut pas ne pas le voir : son sexe béant, son sexe fendu, ouvert, aux lèvres supplicantes.

    Elle se referme pour qu'on ne le voit pas.

    Et si elle voulait qu'on la voie, en boule, qu'on l'ouvre comme une huitre dont on chercherait la perle ?

    Non, elle est vide.

     

    Elle ne voit que cela, la tête baissée : son sexe qui vit alors qu'elle aimerait tant exister sans lui, son sexe qui souligne son inutilité par des larmes de sang, récurrentes, accusantes, menstruelles, monstrueuses.

     

    sans bras 1.JPGElle le regarde encore plus étrangement,

    son sexe,

    depuis qu'il pleut,

    depuis qu'il pleure,

    comme s'il ne savait pas comment faire pour hurler plus fort, risque majeur d'inondation lorsque se secouent les corps. Il ne sait plus très bien ce qu'il est, entre le féminin et le masculin, à cracher ainsi.

    Il dégueule, il dégouline.

    Il déverse ses tripes sur le sol, il redonne à la terre ce qu'elle ne lui a pas donné, un jus transparent, qui existe à peine, qui la dessèche, qui la met en peine.

     

     

    Peut-être lui a-t-on ôté les bras, qu'elle ne vienne pas chahuter son sexe, qu'elle le laisse orphelin et inaccessible.

    Peut-être lui a-t-on ôté les bras pour qu'elle ne s'ôte pas la vie.

    Sculpture de Jeanne Magnani.

  • les Haïkus de Barbara

    IMG01317-20110604-0002.jpgSang toi

    La Vie

    Sans Va

    L’Amor

    Amer

    La mort

    La mère

    Une goutte

    Une larme

    Nett.

     

     

     

    lilas.jpg

     

     

    Les lilas en fleurs

    A Ensisheim

    Resserrent le cœur

    Des femmes

     

     

     

     

      

     

    south dakota 2.JPG

    south dakota 1.JPG

     

     

     Sans éther

    Minée

    Sans éther

    Nue ment

    Sans éther

    Ni taie

    L’éternité

    Sans éther

    Mis nus.

     

     

     

     

     CIMG1442b.JPG

     

    Lundi et l’autre pas

    Je dis et vautre là

    L’envie et l’autre va

    Ventre bis au trépas

     

     

     

     

     

    londres nuit.JPGDénis des vœux

    Bénis de Dieu

    Le vice à deux

    Le Vie, aveu

    Le lit à deux

    Délit des cieux

    Délicieux …

  • Père de la tradition

    (Librement inspiré de personnes pouvant exister)

    Je me demande ce que cela fait, je me demande ce qu’il ressent, le grand homme, l’homme grand qui vient de perdre son père.

    Je ne sais pas si je perdrai un jour le mien, ou si c’est lui qui me perdra avant, je me fais croire, depuis trois ans, que je suis prête à ma fin.

    Mais lui, le roseau qui penche et ne cède pas,  le roseau qui pense, il ressent quoi ?

    Je n’oserai jamais lui demander. Comment rester profonde et légère, comment se rapprocher d’un quasi-inconnu sans souligner notre méconnaissance avec maladresse. Présenter ses condoléances, c’est trop con : convenu, consensuel, si compliqué aussi.

     

    Comment tu vas ? Ou plutôt... où tu vas ?

     

    Il fallait bien cela, à l’homme à la vie de roman, à l’homme aux mille vies qui courrait sans cesse après la sienne.

    palabres.jpgQu’est-ce qu’il peut ressentir pour ce père, qui aima des femmes, sa mère et des autres, qui eu des fils, lui et les autres et s’accrocha, à lui plus qu’aux autres. Il avait reçu de son père son prénom collé par un tiret à celui de l’apôtre, le voyageur, le premier missionnaire.

    Ce père qui l’inscrivit dans une lignée, ce père qui lui confia tout un monde, une mission, un destin en disant que c’était le Père, plus haut qui en avait décidé ainsi et ses pairs aussi, ici bas.

    Et le petit enfant est parti, arraché à sa mère, il n’aura de cesse que de chercher à téter encore le sein des femmes pour retrouver cette douceur et cesser d’avoir froid.

    Et le petit enfant a grandi, loin des siens.

    Il a cru, on lui a dit, il a vu, a poussé un cri. C’est lui qu’il voulait réveiller, l’homme qu’il voulait être, pas celui qu’on voulait qu’il soit.

    Mais il ne pouvait pas échapper à lui, à chaque fois qu’il croisait un miroir, à chaque fois qu’il se voyait dans les yeux des autres, tout lui revenait à la figure comme une gifle énorme qui ne parvenait jamais à lui rosir le teint. Alors, à défaut de savoir où tout cela pouvait le mener, il s’est accroché à ce dont il était sûr : d’où il venait. En réalisant son devoir, il devenait cet homme que tout le monde croit connaître, avec ses images d’Epinal du Sud, ce que les gens voyaient, ce que les gens disaient, ce que les gens imaginaient.

    Même ces lignes sont si loin de sa réalité…

     

    Moi je le vois, comme un héros de roman, vivant, ses défauts ne sont là que pour faire croire que c’est un humain ordinaire. Je me fais croire que je le vois quand d'autres ne font que le regarder.

    4.JPGIl répète bibliquement «  laisse les morts enterrer leurs morts » mais retournera rougir ses semelles sur la latérite pour accompagner ce père-là, rejoindre son grand-père et le père de son grand-père.

    Moi je pense au fils tour à tour modèle et prodige, à la fois l’ainé et l’unique. Ce père qui n’était plus son père depuis longtemps, juste un phare, pour se rappeler qu’il y avait la mer ici, avant. Un vestige d’une simplicité qui lui est depuis longtemps étrangère. Un père qui n’était qu’un homme, un homme d’un autre temps, d’un autre continent. Un homme qui ne pouvait pas entendre ses interrogations, un homme qui ne pouvait pas les comprendre, qui ne pouvait plus le comprendre. Mais qui restait son père…

     

    Et le père est parti, laissant l’Aîné Devenir.

     

    Je me demande à quoi tu penses, entre la douleur et le soulagement, entre la peur et le vertige, entre la tristesse et l’ivresse, entre toi et toi…

    Tant de clichés, de larmes supposées, de figures imposées.

     

    Impuissante, étrangère, je dépose en songe un baiser sur tes lèvres de nuage…

     

    .

  • le bel homme et la mer

    Il s’appelait Jean, comme le Baptiste, d’ailleurs si on regarde Depret, c’est ce qu’il y avait noté, à l’état civil.

    C’était un colosse.

    La légende raconte qu’il était boxeur. Je l’imagine à la Marcel Cerdan, avec son torse légèrement velu et sa cage thoracique si développée. boxe Amandine MERMINOD.jpgComme un gladiateur dans l’arène. La sueur au front et le sang à la bouche. Et quand il eut planté sa graine dans le ventre de la belle du bal, il cessa ce combat, parce qu’elle lui avait demandé, parce que son cœur se soulevait quand elle le voyait au sol, parce qu’elle avait besoin de lui encore, parce qu’elle le voulait père et mari.

    Alors il est rentré dans le rang, il est descendu au fond. Gueule noire comme un héros de Zola, force de la nature qui arrachait à la terre son charbon, donnant sa sueur pour gagner son pain blanc, respirer les poussières qui allaient silicoser son corps.

    Il s’appelait jean comme le Baptiste. Il est né dans le Nord, il est né dans les terres.

    Il l’a suivie au bal, sa belle, il l’a volée au bon valseur, le rentier en costume, lui qui ne dansait pas si bien. 62-Mericourt-cite_cheminots.jpgDès le premier soir, il lui a dit qu’elle serait sa femme. Il y avait entre eux quelque chose qui ressemble au destin. Elle n’a pas pu dire non, il ne lui refusait jamais rien. C'était juste après la guerre, ils ont trouvé la paix.

    Elle était fille de cheminot, elle était fille de Théodule.

    L’été elle allait à la mer, en train, sur la plage de Malo manger des moules…des moules et puis des frites, au vinaigre.

    Cet été là, elle y est allée avec lui, lui le Baptiste qui n’avait jamais vu la mer.

    Je les vois bien descendre du train. Elle portait une robe légère de nylon imprimé. Lui, un pantalon de toile claire et une chemise légère. Je les vois avancer, avenue de la mer. Et lui qui sent déjà quelque chose mais ne voit rien, juste une route qui semble ne pas avoir de fin et des magasins qui vendent des bouées gonflables.

    Ils arrivent sur la plage et il se tait, l’homme qui n’avait jamais vu la mer.

    malo bray dunes.jpg

     

    Colosse au pied d’argile, il avance hésitant sur le sable qui se dérobe un peu sous lui. Corps de pierre au cœur mou, il hésite en voyant l’immensité, perturbé de ce monde qui s’ouvre vers un infini qu’on devine à peine, perturbé par cet univers qui lui était inconnu, apeuré, oui.

    Elle court sur le sable, rit à gorge déployée. Il a moins peur avec elle à ses côtés. Il se sent bête et feint l’assurance. Elle voit bien qu’il hésite, elle ne dit rien, elle l’aime tant, déjà.

     

    Et ils sont revenus, le lendemain.

    La mer était partie au loin.

    Il n’a pas compris.

    L’homme qui n’avait jamais vu la mer…

     

    Cet homme si fort, cet homme si faible, c’était mon grand-père…

     

    .

  • l'homme aux Nymphéas

    Il l’avait déflorée à 20 ans, il y a vingt-ans. Du temps des lettres qui prennent le temps. L’action après les tentations, l’attente, toutes les tentatives, détentes, lascive, tenter sans se lasser, s’enlacer tant et tant. Dans l’ombre ou dans la lumière, paravent ou par derrière, le huis-clos, les oui plus hauts, les yeux ouverts. Ils écrivirent l’histoire qu’ils voulaient vivre, l’histoire d’une femme de chambre, d’un homme de chambre, dans le secret et en totale liberté où le seul extrême était la Vérité de leurs êtres, ils osèrent, ils furent.

    Jusqu’à ce que vienne le temps de vivre sa vraie vie après avoir suivi toutes ces envies, une vie si ordinaire qu’elle en devient extraordinaire, de quotidien qui fait du bien, une vie que l’on voit, une vie où l’on court pour rattraper un modèle, concept du bonheur, travail, famille, patrie sans heurt.

    Et ils étaient bien, dans leur aveuglement volontaire, à essayer de faire leur la vie qu’ils avaient imaginée.

    2.JPGElle pensait parfois à lui, comme une vague un peu plus forte, une grande marée.

    oeilv1.JPGIl n’a pas oublié l’ivresse de la liberté et l’intensité de ce vécu unique avec elle.

    Les grandes marées la chatouillaient trop, érodaient ses souvenirs, rouvraient la plaie de sa défloraison d’exception. Déraison. Déraillé. De la raie. Arrêtée.

    Le goût de la liberté lui piquait la langue, il eut peur de devenir vieux, de mourir sec.

    Ils se sont retrouvés au temps des mails qui vont vite, ont dit vit. Hésite. Est-ce que le souvenir mérite que l’on tue le désir confus. Con fusion. Faut-il se contenter de vivre puisque revivre est impossible. Peut-on se contenter de ce qu’on est lorsqu’on a tant été. Le virtuel présent ravivait les couleurs du passé réel sans qu’on sache si sans qu’on cache on pourra conjurer et conjuguer au futur. Alors ils furent lâches. Prise la décision du rien.

    Elle a voulu tuer le désir de lui, ne plus l’attendre. Il voulait la garder dans son monde fantasmatique.

    nymphéas.JPGElle lui a menti, il est venu à l’Orangerie.

    Avec un joli travelling. Elle reprend son souffle avant d’entrer dans la pièce principale ; la caméra perçoit cette fraction de seconde où il la reconnaît.

    20 ans…

    Le rien, ça se consomme vite. Mais elle voulait cela, pour ne plus se consumer.

    Ils se sont quittés dans le silence d’un regard. Avec au fond d‘eux la douce certitude du vécu.

    Et ils ont repris leur vie, celle qu’ils avaient imaginée, concept du bonheur, sans heurt, avec en plus un sourire aux lèvres parfois le soir.

     

    Je suis allée à Londres récemment.

    Marcher dans les rues, monter dans les bus rouges, commander une bière dans les pubs, vivre en souriant au soleil, vivre avec ta main dans la mienne.

    Quelques musées.

    Le Tate Modern, œuvres dans une usine électrique. Au détour d’un couloir blanc, juste avant de sortir, pas du tout mis en valeur, presque incongru au milieu des créations abstraites, il m’est apparu.

    tate.jpg

     

    Ce tableau de Claude Monet.

    Water-Lilies.

    No lies.

    La vérité c’est quoi ?

    Pierre restera toujours l’homme aux Nymphéas.

     

     

    J’aime le film et j’aime l’histoire.

    Apaisée je le garde dans mon musée, pièce maitresse, fondation, essentielle, l’essence de mon ciel, encense elle, ses sens, LE sens. Qui m’indique la sortie.

     

    Et je quitte le musée, ta main dans la mienne.

     

     

     

     

     

  • coming out

    Les relations virtuelles des réseaux sociaux sont souvent décrites comme superficielles, futiles.

    logo facebook.jpgCela offre cependant une grande liberté : on peut se réinventer une vie, prendre un nouveau nom, devenir une autre.

    Je dis parfois que cette autre est aussi soi, lorsqu’on n’a pas peur de la schizophrénie. Débarrassé du jugement, débarrassé du regard  d’une société formatée, un pseudo et l’on n’est plus la fille de…, un pseudo et l’on n’est plus la femme de…, on peut donc être…

    On peut mettre une photo qui ne serait pas la nôtre, ou ne pas en mettre du tout, ne plus avoir d’image…

    Certains s’inventent, d’autres deviennent et sont.

    Dans l’ombre peut-être, mais ils sont.

     

    Dans ce contexte on m’a récemment posé une question fondamentale.

    Personne ne me l’avait jamais demandé et moi-même je m’étais laissée aveuglée par un faisceau d’évidences et ne m’étais jamais interrogée là-dessus…

    Un homme qui ne me connaissait pas, que je ne connaissais pas, m’a demandé : « est-ce que tu es noire ? »

    C’est idiot cette question, on n’interroge jamais les gens sur leur couleur, ça se voit, on devine et on tient ce que l’on voit pour acquis. L’essence par le regard.

    Dès la naissance, par lignée, on nous  met donc dans une case de couleur, devenant par là responsable d’une histoire, héritiers involontaires d’un peuple auquel on nous assure que l’on appartient.

    Ça permet de se définir, mais le formatage commence.

    Je suis née en Europe de parents blancs. J’ai dans mes veines l’histoire de mes aïeux, faite de charbon et de changements de nationalité au gré des guerres, toujours à la frontière, au bord d’un monde, à quelques secondes d’un autre possible.

    Citoyenne du monde.

    Je ne me suis jamais posé la question, mais…

     

    Et si j’étais noire ?

    Et si j’étais noire, sans le savoir, sans même que cela se voit ?

     

    J’ai aimé la question en me demandant quel indice dans mon comportement lui avait laissé croire que je l’étais.

    J’ai joué avec les mots en disant que je suis « noire très pal ».

    Mais j’ai fini par me poser réellement cette question surréaliste.

    Moi qui culpabilise de mon attrait pour les Juifs et les Noirs, ce crédit, cette attention toute particulière que je considère parfois comme malsaine tellement elle est ancrée, pensant à une sorte de déviance aussi grave que les extrémismes, pro-sémites contre antisémites, Black Power contre Ku Klux Klan……

    masque fang.JPGEt si tout cela n’était qu’animal, dans mon sang, un gène venu d’ailleurs, un lien viscéral à ces peuples que l’évidence pourtant définit comme différents de moi ?

    L’Afrique de mon enfance est pleine de photos d’enfants, d'actions plus humaines qu’humanitaires, un camarade à l’école que l’on regarde autrement et que j’aime tout de suite, moi qui ne me sentais déjà pas comme les autres.

    L’Afrique de Jeanne étudiante est pleine de couleurs, de cris et de larmes, loin des images d’Epinal au fil des cours à la faculté de géographie. Jusqu’à devenir « maitresse es ».

    L’Afrique adulte grandit en moi, et je fais ta connaissance, et tu m’en parles, de ta vie là-bas. Il y a cette étincelle dans tes yeux quand tu y repars en songes. Et tous ces amis, et toutes nos lectures, et mes petits plats, et notre salon, et…

     

    noir et blanc mains soft.JPG 

     

    Tout devient plus simple,

    paradoxalement.

    Il me suffisait de le voir :

    JE SUIS NOIRE.

     

     

     

     

     

    ours kermode.jpg

    Il est en Colombie Britannique un ours noir, tout blanc.

    L’ours Kermode.

    Il n’est pas albinos, non, il est noir dedans et blanc dehors… On le surnomme aussi l'ours esprit, une légende dit : "lors du retrait des glaces, le corbeau créateur a survolé les riches forêts pluviales de la côte s'arrêtant sur une île habitée par les ours noirs ; le corbeau a blanchi le pelage de chaque dixième ours sur son passage. Ces ours blancs sont à jamais la mémoire du début des temps".

     

    L'esprit noir et blanc,

    mémoire du début des temps,

    universalité,

    humanité.

     

    Osons être.

     

     

    .

  • Longitudinale

    J’ai déjà suivi bien des lignes, suis sortie du droit chemin, ai même flirté avec l’au-delà, moi, la border line.

    Je suis profondément géographe, ce n’est pas nouveau, mais comment vous dire…

     

    Il n’est d’ivresse à perdre le Nord que quand on sait où il se trouve, aussi invisible soit-il.

    Il n’est de vertige que lorsqu’on a conscience de la hauteur, même les yeux fermés.

    Et le symbolisme est un voyage imaginaire pour lequel j’ai un passeport perpétuel.

     Greenwich nuit.jpg

    Alors… aller à Greenwich…

     

    Remonter l’histoire des hommes qui tentent de redessiner la Terre,

    rejoindre l’endroit où les hommes ont voulu faire leur le monde infini,

    se placer pile à l’endroit où tout commence, où tout finit : les heures, les minutes, les secondes et les milliards d’humains qui se calent et se décalent, qui avancent leur montres et les reculent en passant les lignes,

    se trouver à l’endroit du choix absolu : Est ou Ouest en un pas…

    greenwich.JPGmettre mes pieds de chaque côté et ressentir le monde entre mes jambes,

    me tenir bien droite à la surface du globe, lancer mon regard au loin et me dire : "je suis vivante",

    emplir mes poumons et respirer un concentré d’univers en une folle bouffée d’air.

     

    Aller à Greenwich….

     

    Ce ne sont pas mes pieds sur la photo. Je suis arrivée trop tard, l’observatoire du haut de la colline était fermé.

    Alors j’avoue : j’ai triché, j’ai photographié une photo de pieds pour ce post.

     

    Mais témoigner de ce moment, ça, aucun musée fermé ne m’en empêchera.

     

    Tu m’as suivie sans chercher à comprendre, il fallait faire vite avant le dernier ferry.

    Je suis montée sur la colline.

    J’y étais.

    C’est moi qui ai vécu.

    Et qu’importe si je n’avais pas mes pieds sur  la ligne créée pour les touristes.

    J’étais sur le méridien,

    j’ai marché sur l’impalpable, parcouru l’origine, foulé le début du monde.

     

    Et j’ai aimé.

    greenwich mer.JPG

     

    On quitte Greenwich par le fleuve comme on prend la mer.

    On devient border line, à zéro degré et quelques secondes.

    On quitte Greenwich et tout peut commencer.