
jeanneovertheworld
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échoué
Je suis ce coquillage échoué.On voit, ses bords sont marqués, il a de l'usure, des fêlures, du vécu.Je suis ce coquillage abandonné.On voit l'arapède qui s'y était accroché, on ne peut ignorer la trace laissée, les moments partagés, le vécu.Je suis ce coquillage déboussolé.Loin de la mer, loin de ce père, qui se souvient... -
2026
Quelques mots pour l’année qui commence.
Quand on voit comment tourne le monde, on se demande s’il faut oser des vœux.
Il va trop vite pour moi.
On se réveille le matin, effrayé d’avance par les news de la nuit, on se laisse avoir par la peur mais le lendemain, une autre mauvaise blague a pris place. Que deviennent nos angoisses orphelines ? Pas de suivi, pas de service après-vente. Les guerres se succèdent, on passe d’un front à l’autre, et pendant qu’on détourne le regard, des enfants meurent dans la boue et l’indifférence et l’on reste au bord du monde avec notre impuissance.
Ce rendez-vous de début d’année est plutôt le temps des bilans, alors regardons derrière, ça, je sais faire.
Encore un an. Et toujours là, na !
Il ne devrait y avoir rien d’autre à dire.
Lorsque tout va trop vite, je retourne sur le Nil et je me souviens.
Et je me souviens, je me souviens très bien
De ce que tu m’as dit ce jour-là
Il y a un an, y a un siècle, y a une éternité
« embrasse-moi... »
( emprunt à Joe Dassin )
Je me souviens avoir réalisé des rêves que je n’avais jamais fait.
Je me souviens avoir été touchée par l’histoire millénaire, par les traces laissées, souvent avec mystère. Amoureuse des sculptures que la terre laisse à sa surface, faites par le vent ou le temps, je n’ai pas moins été émue par les pierres que les hommes ont taillé et laissé là.
Le Nil, magique, mythique, mythologique aussi, forcément.
Avec ses sources lointaines, des idées d’ailleurs, c’est où l’Abyssinie ?
Avec le temps tout s'en va, avec le temps rien ne va
Des visages qu'on oublie, et quelques autres qui n' s'oublient pas
C'est loin l'Abyssinie, et c'est loin.
( Yves Simon )
J’ai aimé n’être que poussière, grain de sable supplémentaire dans le désert libyque. Être juste là, profiter de l’instant et du vide enivrant, regarder les paysages défiler, encore et encore. Depuis la fenêtre de ma cabine, ne jamais lâcher l’eau des yeux, comme hypnotisée, envoûtée, habitée. Assaillie par des vagues d’humanité, je laisse les rives défiler, un village, une palmeraie, des roseaux et des papyrus.
La civilisation est restée au loin.
Le temps est suspendu. Je me sens bien.
Voile sur les filles et barques sur le Nil
Je suis dans ta vie, je suis dans tes draps
Alexandrie où tout commence et tout finit
( Claude François )
J’oublie les temples surfréquentés et leurs marchands intéressés, j’oublie les dizaines de bateaux attachés les uns aux autres qu’il faut traverser avec de débarquer. L’Égypte est aussi un voyage intérieur.
Je me retrouve à n’avoir rien d’autre à faire que de regarder le monde, du haut du pont ou depuis mon bacon et c’est addictif.
Ce qui devait être ennuyeux m’est apparu merveilleux et tellement précieux.
Alors, en guise de vœux, je vous amène avec moi, encore un peu.
Voile sur les filles, barques sur le Nil
Ce soir j'ai de la fièvre et toi, tu meurs de froid
et toi ?
Dis-moi...
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Downtown
J’ai beaucoup voyagé.
Parfois je me surprends à comparer, un paysage m’en rappelle un autre, un restau fait écho. J’ai longtemps combattu ces pensées comme crime de lèse majesté, culpabilisant de ne pouvoir vivre l’instant présent pleinement.

Le quartier des affaires de Francfort est déstabilisant. Ce n’est pas New-York mais son CBD est plus grand que celui de Denver, sa sky-line n’a rien à envier à celle de certaines villes moyennes outre-atlantique.
Je fais croire à mes élèves que s’ils apprennent et comprennent les paysages urbains comme je les enseigne, ils peuvent reconnaître n’importe quelle photo de ville, ou en tout cas en définir facilement le continent. Je mens.

Je me suis promenée dans les rues de Francfort sans plus bien savoir où j’étais. Heureusement les odeurs de Glühwein ( vin chaud ) et de Bratwurst ( saucisse grillée ) en provenance des Christkindlmarkt ( marchés de Noël ) ne laissèrent pas longtemps planer de doute.

Au milieu des gratte-ciel je me dis qu’il y a une universalité de l’humanité, urbaine ou rurale et que les points communs que je vois ne sont que des liens entre des pays que tout oppose.

C’est cela, des liens.
L'humain est le lien.
Si tous les gars du monde pouvaient de donner la mains...
El pueblo unido jamas sera vincido...
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DNB 2025
https://youtu.be/ArLlMLuzcFA?si=Dj3gwBkukaSD0x0G

Elles sont revenues, les minutes qui durent des heures : surveillance du brevet. Rédaction d’un petit bilan de l’année écoulée, pour tuer le temps, avant que cela soit lui qui nous tue.
Elles ont revenues, les douleurs intestines que j’aurais voulu ne plus jamais connaître.
Elles ont revenues, ces douleurs que je me refuse à reconnaître.
Les mois se sont succédés à toute vitesse, trente et unième année d’enseignement et la retraite qui pourtant s’éloigne.
Le crû ne fut pas excellent mais la gestion ne s’en est pas révélée trop pénible, mes nombreuses activités extérieures ont encore accéléré le temps.
L’année scolaire s’est donc déroulée sans anicroche, mais sans accroche également. De quoi ne pas être trop dégoûtée du métier, j’aime toujours préparer, corriger, transmettre… Mais je me fatigue sur la discipline et me désole que l’on cache une forme de maltraitance sous le nom d’inclusion, faute de structures adaptées. Mes collègues sont des humains comme les autres, faillibles, parfois sympathiques, parfois insupportables, le plus souvent indifférents. Le vrai problème reste celui des moyens et des politiques mises en œuvre pour les utiliser. Les projets devant se faire à budget constant, il n’y a plus de projet ( le bénévolat a trouvé ses limites ), il n’y a même plus d’enveloppe pour les manuels scolaires. Qui sait cela ? La France reste indifférente, soldats de l’ombre, nous gardons les enfants en tentant de les former. Mais à quoi faut-il les préparer ? Un monde qui se délite, des conflits qui se multiplient et une planète écologiquement à bout.
Finalement, c’est peut-être cela qui me donne mal au ventre...
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éMERVEILLéE
J’ai beaucoup voyagé, et compte encore le faire.
Je suis allée en Égypte pour cocher une case, sans être passionnée, la mythologie ne me fait pas rêver. J’ai pourtant enseigné l’Égypte, chaque année depuis trente ans sans doute : les pyramides, le pharaon, les hiéroglyphes, la crue nourricière. Je voulais donc voir de mes yeux ces vestiges et remonter le Nil comme on remonte aux sources de l’humanité. J’ai eu peur de la pauvreté, de la foule, j’ai surtout eu peur de la déception, le voyage que l’on se fait dans sa tête est toujours parfait. Adepte de réel, je me suis préparée à une Égypte moderne mais poussiéreuse. Je savais que le tourisme, principale ressource du pays, serait très encadré. On n’est pas en Corée du Nord mais tout est contrôlé, les touristes suivent un circuit Potemkine.

C’est donc en conscience que je débarque au Caire, capitale grouillante, géante. Je regarde par la fenêtre du bus pour voler quelques réalités : le grand cimetière habité, les ordures dans les rivières, les trottoirs des allées chiques balayés, les voitures européennes hors d’âge sur lesquelles ont a cloué une plaque égyptienne plus petite sans prendre la peine d’ôter l’ancienne, les panneaux publicitaires du centre plus lumineux la nuit que sur Times Square alors que certaines rues sont dans le noir.

Mon très bref séjour dans la capitale se justifiait par la présence d’une des sept merveilles du monde antique, la seule encore visible aujourd’hui : les pyramides !
J’ai donc débarqué un samedi matin sur le plateau de Guizeh avec des milliers d’autres touristes de toutes nationalités. Notre guide égyptienne était intarissable sur les dimensions, les fouilles, la symbolique et que sais-je encore… Elle parlait mais je ne pouvais plus l’écouter, à peine le portique de sécurité passé, mon corps était attiré par ces géants, mon regard au sommet. Ma gorge serrée je restais plantée là, hypnotisée, subjuguée, écrasée par la grandeur, par le poids des années et le poids des blocs de calcaire bien sûr, le génie fou de l’humanité.

Il n’y a rien d’autre à dire, rien d’autre à faire qu’être là, devant ce colosse, en levant la tête on n’en voit même pas le sommet. La question du comment importe peu, le miracle est devant mes yeux, 4500 ans plus tard.

Je suis là debout et une émotion à laquelle je n’attendais pas m’étreint, j’ai du mal à déglutir, presque du mal à respirer, les larmes montent, je ne comprends même pas ce qui m’arrive.
Je suis en train de réaliser un rêve que je n’ai jamais fait.
Je suis là et cela me suffit, je pleure de ce qui s’appelle peut-être le bonheur, celui de vivre. Je ne suis que poussière mais ce moment là est à moi, cette émotion est unique, j’en pleurerais de pleurer.

Je me fends de quelques mots mais ils sont incapables d’atteindre la hauteur du vécu.
J’ai beaucoup vécu, et compte encore le faire.

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Gisèle

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Cathedral Cove
Dans mon établissement scolaire il y a encore de vieux ordinateurs, qui, lorsque je les allume, me transportent ailleurs.
C’est tout con, un fond d’écran. Sa seule fonction est d’habiller le vide. Ça a été inventé pour qu’on l’oublie, qu’on n’y prête pas attention, quelque chose de neutre et d’universel, quelque chose d’irréel. De ces riens que j’aime tant.
Lorsque j’allume l’ordinateur, je pars en voyage.
Je retourne immédiatement sur cette plage, océan pacifique, péninsule de Coromandel.
Quand j’allume l’ordinateur obsolète de la salle des professeurs je souris, je me dis que je suis en vie et que j’ai une chance folle, que ma vie est un cadeau. Qu’importent les pas qui raisonnent dans le couloir, les bruits de chaises et les cris des surveillants dans la salle de permanence voisine, qu’importe ce rappel incessant aux sombres aspects de mon travail, mes yeux se perdent dans ce fond d’écran à s’en humidifier.
J’ai foulé cette plage, aux antipodes parfaite de ma petite ville de province.
Par deux fois même, pour vérifier qu’elle existe et que je n’ai pas rêvé.

Je me souviens.
C’est moi qui ai vécu.
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synchrone
Sarah avait pris l’habitude d’écrire bien avant que les choses arrivent. C’est une fille qui anticipe, c’est sa manière d’avoir moins peur, de penser qu’elle maîtrise le monde, l’illusion d’un danger qui s’éloigne parce qu’on s’y est préparé.
Elle avait écrit cette scène à l’avance parce qu’elle espérait la vivre au point que, quand elle s’est réalisée, elle a perdu pied, sa mémoire, submergée d’émotions, n’a pas archivé correctement ce moment. Écrire ce que l’on prévoit, c’est aussi chercher en soi ses désirs profonds, ouvrir les yeux sur nos failles.

Les corps se sont emmêlés sans défaire le lit, cinquante nuances de gris.
Au moment de se quitter, elle a osé.
Elle avoue à Paul son plus grand fantasme : qu’il la prenne dans ses bras et qu’il prononce son prénom. Finie la censure, c’est peut-être la dernière occasion de lui parler, il est là, devant elle, il ne faut rien regretter. Dans cette chambre sans la vue, il est prisonnier, il n’a pas d’autre choix que l’écouter. Elle ne veut rien garder pour plus tard. Elle s’est promis de vivre chaque jour comme si c’était le dernier et d’enchaîner les derniers, à l’infini. Elle ne se dit pas que c’est la dernière fois, elle ne se dit rien, elle vit, l’absolu, l’intense comme elle l’a toujours voulu. Sans retenue.
Elle n’a pas d’âge, il n’y a pas de lendemain.
Paul avance vers elle, ouvre ses bras et l’y enferme, presque maladroitement, et elle entend : Sarah… Sarah !
Elle entend son prénom comme elle ne l’a jamais entendu. Sans accent, mais d’une intonation totalement inconnue qui la bouleverse. Elle se dit qu’elle n’a jamais rien vécu, que personne ne l’a jamais appelée. Il la prend dans ses bras et la baptise, elle vient de naître. Il lui donne le droit d’être. Par cet adoubement, elle devient.
C’est le dernier contact entre les amants, un dernier instant de chaleur d’une humanité troublante, eux cherchaient la vérité derrière la bestialité et la nudité.
Il est parti sans se retourner et elle a rassemblé ses souvenirs avant de revenir à sa vie.

Deux ans plus tard, par d’étranges hasards, elle fait une découverte stupéfiante : la mère des enfants de Paul se prénomme Sarah…
Elle ne le savait pas. Elle n’a pas vraiment cherché à le savoir.
Elle se repasse le film, revoit l’expression du visage de Paul à l’aveu de son fantasme enfantin. A-t-il pensé que c’était un dernier piège ? S’est-il dit qu’elle était d’une perversité extrême pour conclure leur rencontre charnelle par ce rappel à sa vie privée, son espace sacré ?
Jamais elle n’a voulu le blesser, jouer oui, mais cette information, elle ne l’avait pas.
C’est presque un monde qui s’écroule.
Cela veut dire qu’un nombre infini de jours de sa vie, Paul était avec une Sarah sans être avec elle.
Elle ressasse cette information sans vraiment savoir quoi en faire, comment est-ce possible ? Elle passe en revue leurs vies parallèles, les coïncidences, les synchronicités… C’est tellement énorme que cela ne peut pas être le monde réel.
Elle se sent blessée, elle qui aime tant son prénom se sent spoliée, bafouée.
Alors que par ce geste elle avait tant aimé prendre vie sous l’aveu de Paul, se sentant renaître et enfin être, aujourd’hui elle se sent volée, reléguée, elle n’a été qu’une ombre, qu’une Sarah de rechange, elle qui tirait sa force de l’unicité de cette relation.
Elle ne va pas bien.
Elle essaie de se consoler en se disant qu’à chaque fois qu’il prononçait ce prénom, il pensait à elle, qu’elle s’est immiscée entre eux tant de fois par la simple correspondance des cinq lettres de son prénom.
Elle ne sait pas quoi en penser, elle ne veut plus y penser.
Elle se dit quand même, encore une fois : « la vie se fout de ma gueule ».
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sur ta tombe
Un jour j’ai découvert que vous étiez enterrée dans la Meuse, Marcelle.
En lisant votre courte biographie, je me suis rendue compte que vous aviez fini sous cette terre rugueuse de l’Est, dans un village près de Verdun, rejoignant ainsi les milliers d’anonymes tombés pendant cette guerre que l’on dit grande.
Je ne sais pas s’il faut faire le lien, et pourtant…
Attirée viscéralement par ce champ de bataille, je savais que l’on allait se rencontrer. L’occasion est arrivée en ce 11 novembre, date symbolique, hasard d’un calendrier chargé, mais y a-t-il un hasard ?

C’est une visite qui se mérite, réservée à ceux qui bravent le brouillard et le froid, quel meilleur temps pour comprendre l’enfer de Verdun ?
Et il a fallu le chercher, ce cimetière municipal de Trésauvaux ! Il y en a tant d’autres autour : nécropole allemande, nécropole française, juifs, chrétiens, musulmans, et vous, enfin.
Le village est si petit, deux rues, l’église et plus rien, il faut rebrousser chemin pour découvrir que le cimetière est là, collé à l’édifice, tout semble abandonné, mais non, c’est la Meuse, voilà tout.
Le portail n’est pas fermé à clef, je le pousse comme on ouvre un paquet cadeau, avec délicatesse pour faire durer le moment. L’herbe, détrempée par la brume, s’écrase sous mes pas, je glisse un peu sur la mousse, votre monument est au bout, je l’ai vu en photo en préparant notre rencontre.

Devant votre tombe, je déchiffre votre nom verdi par les ans et vous devenez réelle.
Je lis des passages de votre livre à voix haute, m’entendez-vous ?Parce que l’on vous a publiée, Marcelle, la tuberculose vous a emportée avant que ne vous parvienne la nouvelle. Sachez que votre petit livre se trouve sur mon chevet, que je suis heureuse de l’avoir trouvé sur mon chemin.
Je le lis régulièrement, dans les moments de nostalgie, et j’aime particulièrement le faire à voix haute, jusqu’à ce que ma voix chancelle, rattrapée par l’émotion. Au fil des pages, vous mourrez, et je retrouve la saveur de l'existence. Il faut aller à Verdun pour reprendre avec légèreté la bataille qu’est vivre.
Je repars dans la brume, heureuse de vous avoir rendu cette visite.

J’aime les cimetières mais longtemps je n’ai pas eu besoin de m’y rendre.
Pépère, pépé, puis mémère sont redevenus poussière, leurs cendres se sont envolées, laissant le doux souvenir de leur passage, la gratitude de tous ces moments de partage. Mais pas de tombe où aller.
Je retourne un peu plus dans les cimetières à présent, privilège de l’âge, je vais saluer Danièle en me demandant qui sera le prochain, la vie réserve des surprises et déjoue les pronostics.
Est-ce qu’un jour je serai devant ta tombe, à lire et relire ton nom en me disant :
« tout cela a vraiment existé » ?
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Marcelle Sauvageot (née le 10 mars 1900 à Charleville en France et morte le 6 janvier 1934 à Davos en Suisse) est une professeure agrégée de littérature, écrivaine, autrice d'un texte unique, Laissez-moi
Lisez Marcelle Sauvageot !
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warning
C’est le surlendemain de notre arrivée que je l’ai remarqué, le voyant lumineux sur le tableau de bord.Je ne sais pas bien quand il est apparu, je n’avais pas encore beaucoup conduit.
C’est en traversant l’immensité des plaines du Wyoming que je l’ai vu, discret et penaud, à côté de l’aiguille comptant les miles que j’avais du mal à dompter.
Je n’ai pas réagi tout de suite, je n’ai rien dit.
J’ai regardé attentivement le petit dessin et, bien qu’ignare en mécanique, j’ai compris que c’était le voyant de la panne moteur. Mon cœur s’est emballé, le moteur de la voiture, lui, restait calme. Je faisais défiler dans ma tête tous les scénarios : arrêtés au bord d’une route déserte aux portes du Dakota du Sud, sans couverture téléphonique ou pire, la casse brutale, l’accident, fatal ?
J’ai 300 miles à parcourir aujourd’hui, c’est la plus grande étape du roadtrip, ça laisse le temps de se raisonner. Ce n’est peut-être rien, un faux contact, un détail. Et si c’était grave ? Téléphoner à l’agence de location ? Loin de toute grande ville, que fera-t-elle pour nous ? Où aller échanger la voiture ? Combien de temps perdre ?

J’ai ravalé ma peur, je n’ai rien dit.
Inconscience ? Confiance en la Vie.
Une glace au Mont Rushmore et j’oublie mes soucis. Je suis toujours là, au même endroit, dix-ans ans plus tard, quelle ivresse !
Le lendemain il a pris le volant, il n’a rien vu, je n’ai rien dit. Il ne prête pas attention à ces détails, il ne s’inquiète pas, jamais ne s’emballe.
Alors j’ai fermé les yeux, la bouche et croisé les doigts.
Des paysages féeriques se sont enchaînés : Yellowstone, Grand Téton, Moab…
Quiétude et majesté.
Nous ne sommes que poussière mais tous ces grains de sable amalgamés sont si beaux.
Chaque jour dans cette nature démesurée donne des leçons d’humilité.
Je ne suis rien mais je suis bien.
Finalement la boucle fut bouclée sans encombre, avec juste un petit soulagement en revoyant Denver quittée deux semaines auparavant.
Ma vie, c’est cela : un voyant moteur allumé.
Le circuit dans les Rocheuses s’est déroulé sans embûche avec cette menace sur la tête.
3 800 kilomètres à attendre que cela pète.
Et ça a tenu.
Ma vie, c’est continuer à avancer avec le voyant allumé.
Je sais que tout peut s’arrêter, sans autre préavis que ceux reçus en 2008 et 2015. Deux avertissements, tout le monde ne peut pas en dire autant.
J’ai dit et écrit que j’étais prête mais c’est faux.
Je ne suis pas prête à ce que mon moteur casse, je me suis juste faite à l’idée et l’accepte.
Ce petit voyant n’a rien d’inquiétant, il est mon doudou, mon grigri : tant que je le vois je suis en vie.