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jeanneovertheworld

  • été indien

    Les réseaux sociaux, les blogs, ne sont pas toujours plus profonds que la Vie, on finit par redevenir soi, d’une banalité affligeante, on finit par parler du beau temps et de l'absence de pluie…

    Aujourd’hui, on regarde à deux fois le calendrier pour se rappeler que nous sommes le 10 octobre. Les arbres l’ont bien compris et ils laissent tomber leurs feuilles comme on abandonne la lutte.

    Il n’y a que le thermomètre qui y croit encore, qui se dit que l’été n’est pas fini, qui ne veut pas tourner la page.

    Plus de 20 degrés, on hésite sur la saison…

    C'était l'automne

    Un automne où il faisait beau

    Une saison qui n'existe que dans le Nord de l'Amérique

    Là-bas on l'appelle l'été indien

     

    C’est cela, nous sommes en plein été indien.

    Je chantonne.

    Je fredonne.

    Avec ta robe longue

    Tu ressemblais à une aquarelle de Marie Laurencin

     

    Une enfance passée à chanter ces paroles. Sans les comprendre vraiment.

    Quand on est enfant, l’été indien c’est un concept étrange, avec des images de Cheyennes à plumes, de tepee et de scalp.

    Et une aquarelle, c’est quoi ? Comme une marelle dans l’eau ?

    Qui est cette Marie Lanrencin ?

    Je me souviens...

    Et je me souviens

    Je me souviens très bien de ce que je t'ai dit ce matin-là

    Il y a un an, y a un siècle, y a une éternité

     

    J’avais retrouvé Paul devant les nymphéas de l’Orangerie, juste le voir, toucher le réel du bout des yeux.Marie-Laurencin-trois_jeunes_filles.jpg

    Nous fîmes le tour du musée. Dans une petite pièce, des aquarelles de Marie Laurencin…. et une déception !

    Des années à imaginer des tableaux d’un romantisme fou, femme sur la plage aux couleurs dorées d’un coucher de soleil… Marie Laurencin est reconnue et je ne juge pas ici son travail mais j’ai été surprise, le réel m’obligeait à quelques réajustements.

    Je n’apprécie toujours pas ces toiles, mais j’aime fredonner ce refrain de Dassin, il me ramène à Paul.

    Mes pas dans ses pas, côte à côte, quelques instants...

    Je pense à toi

    Où es-tu, que fais-tu

    Est-ce que j'existe encore pour toi ?

     

     

     

  • Je suis Christchurch

    En 2008, Christchurch m’accueillait avec sa douceur de vivre toute néo-zélandaise.

    Aux antipodes, le temps n’est pas le temps.

    Déjà, le climat nous déboussole : on part de Paris avec la canicule, on sort de l’avion avec deux pulls.

    Notre corps, soumis aux saisons, perd raison.

    Même si la force de Coriolis emporte l’eau dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, le jour compte vingt-quatre heures dont chacune nous rapproche inexorablement du jour du retour. Mais si loin des autres, si loin des nôtres, on a vite fait de se couper d’une certaine forme de réel. Je vis à contre-courant, lorsque je ris ma famille dort, lorsqu’elle se languit je rêve.

    La Nouvelle Zélande c’est un ailleurs familier, le mode de vie est occidental, le niveau de vie dit développé, rien n’est compliqué si l’on parle un peu anglais et si rouler à gauche ne nous effraie pas. Les kiwis, les fougères arborescentes et les maoris suffisent à se sentir ailleurs mais tout le pays nous accueille avec la simplicité et l’authenticité nécessaires pour se sentir chez soi.

    Christchurch en 2008, bien que seconde ville du pays, apparaissait comme un gros village, autour de Cathedral Square, le pittoresque tramway traversait l’Avon où des gondoliers vénitiens s’étaient perdus. L’université de Canterbury nous diffusait des parfums d’Angleterre et ce n’est pas uniquement à cause du nom : enfants en uniformes, pierres de taille grises, cloître suranné.

    christ starbuck.PNGJe me laissais caressée par le soleil en sirotant un latte de Starbucks, insouciante.

    Vivante.

    Deux mois auparavant les médecins me disaient cancer, exérèse, greffe.

    Ce latte, je m’en souviens encore. Il avait un goût lacté avec un soupçon de café, un goût très normé. C’est justement cela que je retiens, il avait un goût de normalité. Pas celui de la maladie. Juste la vie, banale. Intensément nue. Il ne me fallait rien d’autre : de l’oxygène à mes poumons et un rayon de soleil timide sur ma peau convalescente.

     

    Je suis retournée à Christchurch. 2018.

    Rien qu’écrire la date me tire les larmes.

    Je suis retournée à Christchurch, comme les poilus retournaient à Verdun, en rescapée qui n’en revient pas d’être là.

    Je loge à deux pas de Cathedral Square, à deux pas du latte d’il y a dix ans mais il faut consulter les photos pour s’en persuader.

    Christchurch a tremblé, en 2010, en 2011… La cathédrale n’a pas résisté. C’est la première au chevet de laquelle je me rends. La plaie est encore béante, mon cœur se sert. Ce ne sont que quelques pierres mais le temps semble arrêté, remisé derrière les barrières. La vie a continué, devant, autour, mais le corps de la cathédrale reste là, immobile, éventré.

    christ cathédrale avant-après.PNG

    Éventré…

    Comme je l’ai été, par deux fois, en 2015.

     

    Je poursuis ma promenade. L’Avon coule toujours paisiblement vers l’Océan Pacifique mais certains bâtiments historiques ont des béquilles, beaucoup ne sont plus là.

    Les grues ne chôment pas, les nouvelles résidences poussent, les programmes immobiliers soulignent le dynamisme d’une population qui ne renonce pas. La ville change de siècle, osant toutes les architectures, choisissant des matériaux plus respectueux, plus résistants aussi peut-être. On peut encore voir quelques vieux bâtiments, presque comme des anomalies, témoins d’une page qu’on hésite à tourner.

    IMG_2786.JPGLa ville a changé de visage : des blocks entiers sont vides, les immeubles qui les occupaient ont été rasés. Christchurch doit être la ville avec le plus de parkings au monde : tous ces trous urbains servent provisoirement de stationnement, payant bien sûr, capitalisme oblige. Certains carrefours donnent sur des terrains vagues. Les feux tricolores y gèrent un trafic fantôme. Je marche dans la ville et ressens une grande force. Après la sidération, après le silence et le recueillement, il fait bien vivre, et avancer.

    Debout au milieu de ce parking désert, je me souviens des bâtiments d’avant, j’imagine ceux de demain. J’aime voir la vie au-delà des blessures. La ville est meurtrie mais elle renaît, elle ose, elle devient. Les grandes façades aveugles sur lesquelles s’appuyaient des bâtiments disparus accueillent aujourd’hui des fresques colorées pleines d’espoir.DSC_0040.JPG

    Et cet escalier, que deviendra-t-il ?

    Un témoin.

     

     

    Christchurch est encore Christchurch.

    Comme moi, elle garde son identité, son âme qu’une longue histoire a façonné.

    Comme moi, elle est un peu en chantier, ses cicatrices les plus visibles ne sont pas forcément les plus douloureuses.

    Comme moi, elle est debout, et regarde vers demain.

    Comme moi, elle n’oubliera pas.

     

    JE SUIS CHRISTCHURCH.

     

    Christchurch va encore trembler, c’est certain. La péninsule de Banks par sa forme ne peut cacher son passé volcanique, la ceinture de feu n’a pas fini de faire parler d’elle.

    Je vais encore trembler, c’est certain. Chaque scanner ramène à la surface la possible récidive, la maladie n’a pas fini de…

  • De(ux)troit de Cook

    Carnet de vacances - été 2018

     

    Sur le chemin qui mène plus au Sud encore des antipodes, je suis les traces de James Cook.
    IMG_2404.JPG
    On quitte Wellington comme on y arrive : avec une douce facilité, le monde s’ouvre à nous, le monde s’offre à qui regarde l’horizon.

    La côte est découpée mais domptée par les hommes qui accrochent aux collines leurs maisons .

    Le phare de Pencarrow Head nous laisse partir, bientôt il n’y a que du bleu autour de nous, mer de Tasman.
    Je crois reconnaître les rivages.
    Ont-ils changé ?
    M’ont-ils attendue ?
    Debout sur le pont du ferry, je suis sereine, je me sens si forte d’être revenue, d’être toujours là.
    Dix ans de vie, dix ans de survie. Je n’en reviens toujours pas mais aujourd’hui je reviens le traverser, le détroit de Cook.
    J’ai l’impression que ce bout du monde m’appartient. Ou plutôt d’être à ma place. J’appartiens à ce monde et m’y tiens debout, ne cède pas.
    Certains rivages me semblent si familiers, mais j’en découvre d’autres.
    Pourtant, depuis James, le passage n’a pas changé.
    Est-ce que nous avons changé ?
    La mémoire fait son œuvre, fixant des images, en supprimant d’autres, sélectionnant, réorganisant.
    Alors, comme Annie Ernaux écrivait dans Passion Simple cette question qui m’a toujours hantée « où est notre ( mon ? ) histoire ? ».
    Je peux me demander de même : où est le réel ? Qu’est-ce que connaître ?
    Toute appréhension est personnelle et partielle. Je suis là, mais j’oublie. Je vis mais ne vois pas tout.

    Où est donc notre histoire ?
    Qu’avons-nous vécu ?
    Peut-on seulement dire « notre réel » ? Ce que je vis est unique, insaisissable et ne peut être totalement partagé. Chaque événement traverse mon corps et mon âme, je modifie sans le vouloir ce simple vécu pour le faire mien. Un chant polyphonique maori va me tirer les larmes alors que cette femme assise là-bas, qui entend le même chant, pense à son repas du soir et a hâte que ce cirque finisse.

    milfour 1.PNG
    Les Marlborough Sounds sont en vue. Je rejoins le pont supérieur pour ne rien manquer. La nature m’entoure, je suis au centre du monde, au cœur de la vie. Comme il y a dix ans. Comme James en 1769. Les rivages sont vierges, abordés par quelques pêcheurs, c’est un univers bicolore : bleu et vert. J’ai mis dans mes oreilles les mêmes musiques pour me faire croire que je suis la même. Derrière le bateau une traînée blanche. Qui va disparaître. Comme ta trace entre mes cuisses.

    Y penses-tu seulement, de temps en temps ?
    Les événements passent par notre propre filtre avant d’exister vraiment.
    Nous avons partagé des moments mais avons-nous le même vécu ?
    Je sais que cela a existé, que tu étais là, qu’il y a eu tes doigts sur moi.
    Le reste, c’est interprétation.
    Qualifier ces moments, mettre un Nous, c’est mon filtre, ce sont mes désirs.
    La fusion, la communion, voilà d’utopiques concepts romantiques.
    Reste le chemin que nous avons partagé, côte à côte, un réel rétréci, presque froid, dépassionné pour que personne ne puisse le nier.
    Je sais, Annie, où est mon histoire.
    Elle est en moi.
    Personne ne peut vraiment en voir l’étendue, la beauté, la folie, la passion.
    Personne ne saurait ressentir cette faim, décrire mon envie.
    Elle est si belle mon histoire.
    J’aime que tu l’aies partagée, en partie, même un instant.
    Personne ne pourra me la voler.
    C’est moi qui ai vécu.

    malbou.jpg


    Picton se cache encore un peu dans sa baie.
    La parenthèse introspective entre L’Île du Nord et L’Île du Sud se referme.
    Je reste immobile sur le pont, apaisée par la majesté de l’endroit, rassurée par sa permanence. L’érosion a fait son œuvre, imperceptiblement, comme le temps sur mon visage mais nous sommes toujours là.
    Le détroit et moi.
    Toi et moi.

  • Envie

    Carnet de vacances - été 2018

     

    J’ai envie

    Je suis envie

    En vie.

     

    J’ai l’impression d’avoir toujours envie.

    Je flâne dans le musée « Te Papa Tongarewa » (en maori, « le lieu des trésors de cette terre »).

    Je musarde, me hasarde et me dis « j’ai envie de baiser ». envie 1.PNG

    Je dis cela parce que je ne le dis qu’à moi, qu’il ne faut pas travestir les mots de bienséance lorsqu’on dialogue entre soi.

    C’est une étrange sensation. Ce n’est pas désagréable, je vis avec ça, c’est un état permanent.

    Je ne suis pas affamée, je pourrais l’être.

    L’envie ne souffre aucune désillusion, il n’y a pas d’impératif de réalisation.

    Je me demande pourquoi j’ai tout de même envie mais je me réjouis : c’est une preuve de vie. Celui qui n’a plus envie meurt.

    Je n’ai pas envie d’un rapport normé, convenu, oublié avant qu’il ne commence.

     

    Je me demande si cette envie n’est pas une envie de toi, uniquement de toi.

    Cette envie, sans faim impérieuse, est sans doute une forme d’attente.

    Je t’attends toujours.

    Je n’ai pas fait ton deuil.

    Je suis envie.

    Tu es en vie.

     

    envie 2.jpg

     

    ( photos JM : murs du musée Te Papa, Wellington)

     

  • Wellington

    Carnet de vacances - été 2018

     

    Au bout du monde, Wellington est un finistère, toutes les routes y mènent et se jettent dans la baie, toutes les routes en partent et desservent L’Île du Nord.

    Wellington est une ville où on arrive et d’où l’on part.   well.PNG

    Je me demande s’il y a des personnes qui y restent.

    Le vent s’engouffre avec force dans les rues, le vent nous pousse à bouger le vent nous emporte ailleurs.

    La ville ouvre ses bras vers le détroit.

    James Cook imaginait-il cela ?

    La nuit tombe.

    Demain le bal des porte-conteneurs et des ferrys va reprendre, amenant et emportant hommes et marchandises.

    Je me promène dans les rues, comme il y a 10 ans.

    Je n’y étais restée que quelques heures, comme toute cette effervescence en transit et pourtant tout me paraît familier : les odeurs, les ambiances, le vent.

    Je suis en terre connue, je suis presque chez moi.

    Cette atmosphère avait marqué ma mémoire alors que je n’ai fait qu’y passer.

    Comme si la ville était entrée en moi pour me marquer à jamais.

     

    Il ne faut pas toujours beaucoup de temps pour marquer la mémoire à tout jamais.

  • le lundi volé

    carnet de vacances - été 2018

     

     avion emirates.jpg

     

     

     

    J’ai chaud

    j’ai froid

    je respire

    mon cœur bat

    je somnole

    je rigole quand tu veux gonfler l’oreiller de voyage.

    Je m’endors sur ton épaule,

    la chaleur de ta peau me rassure.

     

    Pourtant je vis un jour qui n’existe pas.

    Décollage dimanche soir, retour sur terre mardi en fin de matinée.

    Ils font quoi, les hommes en bas ?

    Est-ce qu’ils sont sages ?

    Certains vont mourir, d’autres divorcer.

    Moi je suis là,

    suspendue entre un hier et un demain qui va se vêtit d’aujourd’hui.

    Il n’y a plus rien à faire, le sort en est jeté.

    A moi de sortir de cet avion et de vivre,

    dans un autre pays, presque un autre monde.avion fuseau.jpg

     

    Qui me rendra le lundi perdu ?

     

     

  • Verbena

    Carnet de vacances - été 2018

    Six heures d’avion,

    puis seize heures d’avion…

     

    Je me suis aspergée de Verveine,

    je voyage dans un nuage de fragrance citronnée,

    la même que je dépose entre mes seins quand je sais que tu vas venir,

    ce parfum qui accompagne nos nuits gourmandes.

     

    Cette odeur me calme et m’apaise,

    déposant mon inconscient sur un oreiller de douceur.

     

    Et si je ferme les yeux,IMG_2816.JPG

    enivrée de cette senteur,

    je voyage vers toi,

    je sens presque ta main sur mon sein

    et tes yeux un peu plus loin.

     

    La Verveine est comme un autre voyage,

    intérieur.

     

    La Verveine me ramène à toi.

     

    La Verveine me ramène à moi.

     

  • Les Autres

    Carnet de vacances - été 2018

     

    Dans les aéroports, on devrait se retrouver entre soi, entre gens chanceux de voyager, avec nos tenues estivales, décontractées mais neuves, avec notre teint blafard, mais provisoire.

    Si la clientèle est triée, si les exclus sont exclus, le seul point commun est souvent la destination.

    Dès le comptoir, on les voit, les Autres.

    avion 1.jpg

    Ceux qui voyagent en groupe, en meute, en clan alors que l’on se tient encore amoureusement par la main.

    Ceux qui en sont la premier voyage, couple reformé qui espère.

    Ceux qui enregistrent des tonnes de bagages et gardent encore une valise à roulettes comme bagage dit "à main" en cabine alors que toutes mes affaires du mois tiennent dans un sac.

    Ceux qui stressent.

    Ceux qui s’engueulent.avions 2.jpg

    Ceux qui voyagent avec des enfants qui hurlent.

    Il y a des femmes en pantalon de lin blanc, le vêtement le plus salissant et le plus froissable qui soit.

    Il y a des gens en tongs, il y a des gens en short. Et moi je me trimballe en veste d’hiver.

    Il y a ceux qui partent pour le plaisir, ceux qui partent par obligation, ceux qui vont travailler, ceux qui vont s’amuser…

    Des enfants voyagent seuls, escortées par des hôtesses, avec leur grosse étiquette autour du cou, stigmatisés enfants de divorcés, ils rejoignent maman ou papa pour l’été.

    Il y a ceux qui rentrent chez eux, dans ces pays où tout le monde part.

     

    Aéroport International.

    Dans le même endroit mais tellement différents.

    On est entouré d’Autres…

  • j'ai 10 ans

    J’ai 10 ans…

    Je sais qu’c’est pas vrai mais

    J’ai 10 ans…

    Si tu m’crois pas, hé…

    Tare ta gueule à la récré

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  • Ma vie ordinaire

    Grosse journée pour un vendredi, 9 février.

    Deux heures de cours supplémentaires, il faut bien occuper la jeunesse, pallier les déficiences du système, arrondir le chiffre en bas de la feuille, à la fin du mois.

    L’assemblée générale de l’association du foyer culturel que je fréquente a lieu à 18 h. Faire acte de présence, assurer de mon soutien, attendre le verre de l’amitié. Le bilan d’activité est accepté à l’unanimité. Comment s’opposer à ce qui est révolu ? Les préposés à l’ouverture des bouteilles sont, eux aussi, bénévoles et peu expérimentés. Une mamie se prend pour Lewis Hamilton et arrose la tablée. Le pain garni est artisanal, frais et plutôt bon. Certaines femmes se précipitent sur les toasts au saumon, font la grimace quand elles tombent sur du pâté. Les hommes tendent des verres aux femmes en premier sans qu’aucune ne trouve à redire, sans se sentir harcelée. On m’accroche, on me salue, je vais de groupe en groupe. Les conversations se mêlent, les cercles de connaissances se mélangent. « Je ne savais pas que tu jouais au théâtre... ». On me tape sur l’épaule, on use et abuse de mon prénom comme pour bien souligner qu’on le connaît - je n’ai pas dit « on ME connaît » -. Je partage un verre avec Monique et Ginette. Ce ne sont pas des prénoms inventés, ce sont de vraies femmes, de la vraie vie. Avec leurs histoires, leurs problèmes et leurs petits bonheurs. Tout le monde est heureux d’être là, les grincheux sont restés chez eux. Tous les échanges sur l’instant sont passionnants.

    Les plats se vident, la salle aussi. Je quitte l’assemblée pour rejoindre mon canapé, à pied.

    Le thermomètre est passé sous zéro depuis quelques jours déjà, je remonte mon col en pensant aux Parisiens effrayés sous la neige et j’avance sous les lueurs oranger des réverbères. Les immeubles de la rue Roth sont majestueux, les lumières des appartements nous permettent de pénétrer dans ces univers désuets, un rien prussien. Je rejoins mon logement à pied, de l’autre côté de la rivière. J’habite rive gauche. J’aime pouvoir me déplacer à pied, n’avoir que dix minutes de marche pour rejoindre les endroits stratégiques : médecins, travail, salle de spectacle, cinémas, restaurants… J’aime avancer dans la ville désertée, les mains dans les poches. Il fait nuit. Tout est calme. Pas de vent, le froid ne me saisit pas, le crémant me réchauffe encore le ventre.

    Je marche et emplis mes poumons, comme souvent, avec une certaine joie. Que j’aime le mot plénitude ! Un instant je me demande si je suis saoule. L’alcool sans doute a fait tomber mes barrières, a effacé le masque de solennité qu’une prof revêt par habitude. Je m’arrête sur le pont des Alliés. Sans penser à la guerre, sans penser à nos libérateurs.

    Je veux fixer cet instant.

    Il ne se passe rien. Je suis bien.

    Je suis cette femme qui quitte un vin d’honneur pour rejoindre son canapé.

    Je n’ai pas honte de cette vie.

    Qu’importe la simplicité, l’essentiel est dans l’authenticité.

    Je regarde l’eau s’écouler sous le pont.

    Comme autant d’années déjà vécues.

    Je pense à toi.

    À ce que n’a pas été ma vie.

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    Je ne me souviens pas avoir eu d’idée arrêtée sur mon avenir.

    Enfant, j’épousais les modèles que me proposait une société traditionaliste : je me marierai, j’aurai des enfants, une belle maison, on s’aimera, on sera heureux. Qui se demande vraiment si c’est ce qu’il désire ? On suit des exemples, sont-ils exemplaires ?

    J’avais beau m’être engagée dans des études de géographie, je ne me voyais que devenir professeur. J’aurais dû me poser plus de questions, envisager d’autres métiers, spécialiste en hydrologie, consultante en modes de vie, pour protéger le monde des hommes. Mais je n’y ai pas pensé, je n’ai donc jamais hésité, je ne regrette rien.

    Je ne me voyais pas vieille.

    Je nous voyais ensemble.

    Comment cela pouvait-il être autrement ?

    Je me voyais habiter avec toi, à la capitale, dans un appartement haussmannien, avec un salon où les amis s’asseyent par terre et repoussent la nuit dans des discussions engagées, un verre à la main. Il y avait quelques visages connus dans ces visions, et surtout le tien.

    Nous n’avions aucun quotidien.

    Mon cerveau recréait de la normalité au futur à partir de ces liens hors de l’ordinaire.

     

    Un automobiliste klaxonne au feu rouge, sur le pont, les gens sont impatients.

    Avec la nuit, les rideaux se sont fermés, les rues commerçantes se sont vidées. J’avance, tête relevée, dans cet univers qui m’est devenu familier : le restaurant japonais, l’opticien, la boulangerie du coin. Je passe le pont du chemin de fer, j’arrive à ma rue, je saisis déjà mes clés. Hall, porte d’entrée derrière moi refermée. Il fait chaud. J’allume. Il est là, mon canapé.

     

    La semaine prochaine, à Pétra je sais déjà que je m’arrêterai, comme sur ce pont, pour regarder ma vie. Je poserai ma main sur la roche du canyon pour m’assurer du réel, je caresserai ces millions d’années d’érosion, d’émotion.

    Mon univers est en moi.

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