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jeanneovertheworld - Page 13

  • " je suis Elizé "

     

    "Il y a, je crois, dans l'existence, un point de cécité qui en fait un perpétuel commencement en sorte que, bien que tout soit déjà dit, tout reste encore à dire. C'est là qu’apparaît la fécondité de ces métaphores essentielles où la vie et la mort se conjuguent sans qu'il soit possible de dire laquelle a surtout nourri l'autre."

    Il est revenu, dans nos vies et sur les étals des libraires : Gaston-Paul Effa publie chez Gallimard « rendez-vous avec l’heure qui blesse ». Nous (re)découvrons le destin emblématiquement tragique de Raphaël Elizé, vétérinaire d'origine guadeloupéenne, premier maire noir en métropole, son métier et son engagement politique ayant comme point commun l'amour du vivant. La guerre nous embarque dans un wagon à bestiaux pour un voyage d'où peu reviennent : Buchenwald. Les pages défilent, les supplices s’enchaînent. La noirceur de la peau qui refuse à l'être son rang d'homme affronte la noirceur des âmes nazies qui ignorent l'idée même d'humanité.

    « Connaissant ce qui, jadis, dans la nuit de la traite transatlantique, avait déjà eu lieu, il ne me restait qu'à assister à la répétition de l'histoire. Ce que nous vivions à chaque instant m'apparaissait comme déjà vécu. C'était pour moi un grand réconfort de savoir que je n'avais pas à intervenir dans le déroulement des événements ni à engager ma responsabilité mais que mon rôle de traducteur faisait de moi le témoin de notre aventure. »

    Tout apparaît déjà perdu, et pourtant...

    Raphaël Elizé résistera, à sa manière, même si nous avons tous, un jour ou l'autre, « rendez-vous avec l'heure qui blesse »

    La tentative de « critique » pourrait s'arrêter là, mais voilà...

    On dit que Gaston-Paul Effa a écrit une quinzaine de romans déjà... c'est faux : c'est son premier. Le premier où ne se cache plus derrière le narrateur, plus d’étudiant africain déraciné gardien d'une tradition qui s'éloigne. Cette fois il se glisse dans la peau d'Elizé en racontant son combat pour être reconnu et accepté en tant que vétérinaire dans sa campagne sarthoise, car la couleur de peau étant la première chose qui s'offre aux yeux, trop de monde oublie encore de regarder avec le cœur. (Est-ce d'ailleurs si différent ?)

    On pourrait penser aussi que c'est un livre d'histoire qui éclaire des heures plus sombres que les heures sombres, il n'y a pas de hiérarchie dans l'horreur mais qu'est-ce que quelques noirs devant des millions de Juifs... non, ce n'est pas non plus un roman historique, c'est un roman humain : Gaston-Paul Effa se glisse non seulement dans la peau l'Elizé mais surtout dans sa tête, en maïeuticien, il nous plonge dans les tréfonds de l'âme humaine, et fait resurgir des expériences passées nos connaissances pour demain.

    Rendez-vous avec l'heure qui blesse n'est pas un  roman « noir »,

    ce n'est pas un livre d'histoire, RDV couv_15319.jpg

    c'est une œuvre universelle,

    un hymne à l'humanité,

    malgré tout.

     

     

  • L'oUÏe

    La mémoire est mystères et délices.

    La mémoire est misères et dérives.

    Des souvenirs nous hantent, viennent et reviennent titiller nos nuits, dévaster nos vies.

    D'autres s'évanouissent on ne sait où, au point de douter, de penser que cela n'a jamais existé, l'oubli pire que la mort : le déni de bonne foi.verlaine.jpg

    Et ce qu'on ne voudrait jamais oublier : la voix des êtres chers...

    "Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
    L'inflexion des voix chères qui se sont tues"

    ( Verlaine – mon rêve familier )

    On se concentre pour entendre encore les échos au plus profond de notre âme, dans un repli du cœur et puis un jour on n'entend plus cette voix, on la croit partie.

    C'est faux, la voix reste en nous, tous les sons aussi, on ne les entend plus mais ils sont là, à portée de pleurs.

    On ne les entend plus mais on saura les reconnaître, parmi cent, parmi mille, parmi des millions.

    Sons uniques, imprimés en moi.

    Comme une voix qu'on n'a pas entendu depuis si longtemps que l'on reconnaît à la première seconde, même avant que ne sonne le téléphone.

    C'est en moi.

    C'est à moi.

    Un homme me gamahuchait.

    L'ordinateur jazzait doucement, pour accompagner le mouvement.

    Un homme me gamahuchait et je pleurais.

    Déboussolé, il s'appliquait, flatté de son effet.

    https://www.youtube.com/watch?v=dJqUZFunBsk

     

    Je pleurais...

    Passait, en fond sonore, la bande originale de ma première fois.

    Nous en étions arrivés là.

    Se faire gamahucher au bord du lit, au bord de la Vie.

    Un coup de langue comme un coup de poignard.

    J'en étais arrivée là.

    J'étais arrivée.

    Boucle bouclée, pensais-je.

    Comme une fin.

    J'étais morte, comme Weronika.

     

    DSCN4751.JPG

    J'ai encore la cassette audio de la première fois.

    Je la regarde et elle ne fait pas de bruit.

    Je la regarde et je n'entends rien.

    Elle contient mon essence, là où tout commence et où tout finit, du début de la femme à la fin du mélodrame.

     

    Mélodrame : genre théâtral caractérisé par l'emphase du style, l'exacerbation des émotions, le schématisme des ressorts dramatiques et l'invraisemblance des situations opposant des figures manichéennes. Les élans dramatiques étaient par ailleurs soulignés par des plages musicales et le paroxysme y était allègrement employé pour susciter l'émotion du spectateur. Ce genre est presque immédiatement utilisé dans le cinéma muet.

     

  • enfer et rédemption

    Un autodafé, c'est d'abord un actus fidei, un acte de foi.

    Mais comme l'inquisition ne donnait guère de choix dans la foi et finissait par brûler toute suspicion, le feu pour purification, expiation...l’autodafé est devenu destruction.

    On connaît peu Diego de Landa, un moine franciscain envoyé évangéliser le Yucatán, qui fit brûler d'inestimables Codex Mayas en 1524, comme si effacer la mémoire modifiait le cœur...

    On connaît plus le grand autodafé du 10 mai 1933 à Berlin, brûler les ouvrages des grands auteurs juifs pour nier leur contribution à l'humanité, tenter d'effacer tout ce qu'on pourrait devoir à l'autre et se purifier de ces odieuses pensées... Jeter des livres au feu en criant des hourras, cracher encore pour attiser les flammes, et Goebbels très fier qui annonce l'avènement d'un nouveau monde, sans souillures....

    Je suis allée à Berlin.bebelplatz-pictures-1-2.jpg

    J'ai posé mes pieds à l'endroit...

    Au milieu des pavés, un mètre carré vitré, une bibliothèque, virginale, vide...

    Et une plaque de cuivre où l'on peut lire la citation prémonitoire de Heine

    DSCN4612.JPG

     

     

    « Dort, wo man Bücher verbrennt, verbrennt man am Ende auch Menschen ».

     

    Comment imaginer, en 1820, que là où on brûle des livres, on finira par brûler des hommes ?

    Je ne vais pas revenir sur la barbarie, sur l'extermination.

    Pour moi, brûler un livre, comme brûler un drapeau, c'est plus qu'un symbole, c'est pour moi d'une violence inouie, non par la douleur physique, mais par les objectifs du geste : nier l'autre, l'effacer, tenter de se purifier...

    Les pieds à l'endroit, je regarde autour de moi, dans le froid de l'hiver tout est calme, propre, la vie ne s'est pas consumée, l'Allemagne s'est relevée.

    Et nous n'avons pas oublié.

    Je me demande souvent ce qui restera de moi quand je ne serai plus que cendres... Pas grand chose de tangible, rien vraiment de palpable mais de l'inéfable j'espère, de l'inéfaçable, dans le coeur de ceux qui m'ont aimé, que j'ai croisé...

    bérénice rebelle ludovic florent.jpg

    ( Photo " Bérénice rebelle", Ludovic Florent http://www.ludovicflorent.com/  )

    Ce n'est pas orgueil de l'écrire, je sais que ces souvenirs seront blessures pour eux. Il faut transformer la douleur en douceur, la chaleur du moment partagé, le poids du réel, que même les flammes ne sauraient effacer.

    J'ai "écris un livre" qui s'intitule autodafé...  J'avais besoin, à un moment de ma vie, de brûler mon idole, de me purifier peut-être , même si on ne retrouve jamais sa virginité.

    Autodafé comme acte de foi, je crois en moi, je crois en toi. Je tourne la page et j'avance. Je suis en Vie.

    Je regarde devant.

    Je n'ai plus mal.

    Je peux avoir mâle.

     

     

     

  • peau d'âme

     « Mon grand-père disait que pour les Noirs la peau est un mystère insondable, et il le disait sans chercher à savoir si nous comprenions, ni si, à Lamentin, on se souciait de la peau des esclaves, la mer, seule, évoquait quelque chose pour nous puisqu’elle n’était jamais bien loin, qu’elle nous nourrissait, qu’elle n’aurait jamais fini de charrier nos expériences originelles. Ce que voulait dire mon grand-père, c’était peut-être que la peau d’autrui et sans doute la sienne, et aussi la mienne aujourd’hui, est un détroit où l’on ne peut que se perdre »

    Gaston-Paul Effa «  rendez-vous avec l'heure qui blesse » 

    La peau d’autrui … est un détroit où l’on ne peut que se perdre...

    La peau d’autrui … est un détroit où l’on ne peut que se perdre...

            LA PEAU D'AUTRUI...

    EST UN DETROITOU L'ON NE PEUT QUE SE PERDRE... 

    Je relis cette phrase, encore et en corps, je sais que la clef est là, dans la peau, depuis toujours.

    Réceptacle de tous les mots, doux,

    exutoire de tous les maux, fous.

    Le chasseur utilise l'appeau pour attirer sa proie, effroi

    Le lover utilise la peau pour attirer la soie, émoi.

    « je t'ai dans la peau » répétera la midinette,

    « je t'ai dans la peau », lui répondra la tatoué

    « Je suis bien dans ma peau » semble crier la jeune-fille nue à la fenêtre..

    Et ma peau à moi elle dit quoi ?

    Peau de chagrin ?

    A fleur de peau !

    Jouer sa peau ?

    Je tiens à ma peau !

    Etre dans la peau d'un personnage ?

    Peau de vache !

    Dans le grain de ma peau on peut tout lire :

    la génétique héritée,

    mes grains qu'on dit de beauté qui conduisent à la folie lorsque l'on veut les compter, qui ramènent à la poésie lorsque l'on veut les conter,

    mes boursoufflures et mes rides, nés des excès de plaisir, d'excès de rire, d'appétit de vie

    mes cicatrices, les petites et la grosse, une bataille gagnée mais guerre n'est jamais finie.

    J'aime ma peau et ses défauts qui font qui je suis.

     

    Un signe de toi...

    L'appeau fonctionne,

    ma peau frissonne,

    sceau d'homme et go more....

    Ta peau à toi...

    Elle me hante,

    Elle me manque,

    Elle me tente... 

    IMGP0485.JPG« Montre-moi encore
    Le monde à l'envers
    L'envers de ton corps
    Me donne des vertiges

    Sous ta peau
    Douce et lisse
    Tu me laisses
    Entrevoir
    Les coulisses
    Où tout se passe »  

    ( « sous ta peau », M. )

    La peau d’autrui … est un détroit où l’on ne peut que se perdre...

    Parfois aussi c'est un endroit où l'on se retrouve, soi, où l'on retrouve l'enfant que l'on était, celle qu'on était avant de devenir, la peau originelle où erre le fantôme de l'hymen. Un endroit chaud où se blottir. Régresser. Progresser.

    Une caresse et un monde de soupirs s'ouvre : douceur des souvenirs, douleur du devenir.

    Ta peau, comme j'aime m'y perdre quand on se retrouve...

    Illusion de fusion, je sais que je me consume mais j'assume, serait-ce si beau si ce n'était pas vain ?

    Ta peau restera à jamais mon drapeau,

    un étendard au loin,

    un phare réconfortant qui me rappelle d'où je viens,

    mon héritage, mon héros pas sage.

    Jusqu'au dernier soupir, jusqu'au dernier souffle,

    je ferme les yeux et tu restes sous ma pau,pière.

     

  • Café Inn "chez mémé"

    D'aussi loin que je me souvienne, chez mémé, on boit du café.

    A toute heure. sucre coeir.jpg

    Au litre.

    J 'ai des souvenirs qui remontent avant ma première gorgée.

    Mémé préparait le café à partir de grains, le café c'était donc déjà d'abord un concert, pas très harmonieux, mes oreilles ont connu mieux.

    arcopal.jpgOn sort les tasses Arcopal à petites fleurs bleues, et tout le monde se regroupe autour. On verse le breuvage noir et les langues se délient, élixir amenant les souvenirs, élixir éclairant l'avenir.

    Le café fait le lien entre les hommes, Zola dans Germinal évoquait l'attachement des mineurs pour leur petit noir. Pour ces gueules de la même couleur, le café était une denrée aussi importante que le pain, allongée ou pas avec de la chicorée.

    « Tous les jours les femmes dins les corons

    chacun lu tour s'invitent à lu mason

    A pein' qué s'n homme i-a torné l'coin dé l'rue

    in vot Simone un bot eun' goutte d'jus

    ed'pus aïer i'n'n'a à s'raconté

    et ch'est bin miux in buvant sin café »

    J'ai toujours bu du café, au litre.

    Rien à voir avec les expresso, chez mémé la convivialité est diluée. Ce n'est pas non plus du jus de chaussette, rien à voir avec le jus de dosette, non, c'est le café de mémé.

    La boisson compte moins que le moment, le breuvage compte moins que le partage.

    « L'café d'ichi té l'bos fauque à chuchette

    Hmmm ch'est du bon ch'est point du jus d'cauchette

    All'z'ont du faire un stage à l'Brésil

    Car lu café ch'est pas dé l'camomille »

    Mémé ne demande pas si on veut un café, elle en fait et on en boit, ça fait partie de la visite, ça fait partie de notre rite.

    On peut prendre du lait.

    Ou pas.

    On peut prendre du sucre.

    Ou pas.

    Mais si on prend du sucre...

    Chez mémé, on boit son café à la sucette.

    Sans cuillère.

    C'est tout un art, de tremper son sucre dans son café.

    Quelques secondes pour l'imbiber, pas trop le plonger, pas trop longtemps. Le café tente de remonter par capillarité, le duel est lancé. Sans tarder on place le sucre sur la langue, on approche la tasse des lèvres et l'on procède au mélange, magique, dans la bouche seulement. Le sucre continue de fondre, libérant ses substances édulcorées, le café passe, des lèvres à la gorge, emportant avec lui le doux encore un rien croquant.

    On ne boit pas un café sucré chez mémé, on boit un café avec du sucre.

    Mémé avale son café et se tait. Elle semble partie ailleurs. Elle déguste son café, elle en a tant dégusté dans sa vie, des cafés, des bonheurs et des douleurs.

    Encore une gorgée de café noir, et le sucre fuit comme un rêve...

    Mémé revient parmi nous et l'on poursuit la conversation.

    Elle a fait beaucoup de chemin, mémé. Et elle est encore là.

    J'ai fait beaucoup de chemin aussi. Et je suis encore là.

    «  Qué d's escuss's pou faire eun' tiot' parlote

    J'n'a pus d'thym i m'minque eune échalotte

    Hûreus'mint qu'dins chaqu' mason dé l'rue

    el' caf'tière alle est toudis su l'fu

    cha réconforte d'avoir eun' bonn' voisine

    Qu' cha sot Frinçoise Suzanne o bin Pauline

    Allez Nelly arvers's me z'in eun' tasse »

    Nous continuons à boire du café, à toute heure, au litre.

    Même si, à quatre-vingt ans passés, elle réduit les quantités, même si elle plus attention à l'heure, même si elle ne prend plus qu'un demi-sucre par tasse...

    sucrier.jpgMémé n'a plus la force de casser ses morceaux de sucre en deux, ses muscles faiblissent avec les ans, ses doigts sont moins agiles avec tous les traitements.

    A chaque fois que je vais chez mémé, discrètement, je me mets à casser tous ses morceaux de sucre en deux, pour lui faciliter le café pendant quelques jours, à défaut de lui faciliter la Vie pour quelques années.

    Je sais que mon père fait de même lorsqu'il va la voir.

    Casser du sucre pour mémé, c'est un tout petit geste, un geste de rien, mais qui me fait tellement de bien.

    Ma façon de dire à mémé que je l'aime, ma façon de très humblement m'occuper d'elle...

     

     

    citations : « Eun' goutt' ed' jus » de Edmond Tanière


  • une autre étoile

     

    J’ai commencé par l’appeler « ma belle », doucement, pour ne pas la brusquer.

    Je lui ai dit que j’aimais la nudité des mots, qu’il fallait vivre sans se priver, que dire des mots édulcorés finissait par rendre la vie bien fade. Elle a compris, elle a accepté.

    J’aime dire à mes amis que je les aime, même si je n’envisage pas de rapports intimes avec eux, plus personne ne sait dire « je t’aime » je veux retrouver du nu, de l’absolu, simplement, le brut d’une nouvelle sincérité.

    J’aime dire aussi à mes amies qu’elles sont belles. Je dois avoir une manière de le dire qui trouble un peu.

    Et oui, j’avoue, je suis trouble.

    J’ai commencé par l’appeler «  ma belle » et elle s’est laissée faire…

    Elle a même fini par me dire «  je te laisserai toucher mes cheveux »…

    C’est à partir de ce moment là que j’ai eu envie d’elle…

     cheveux-blonds-soleil.jpg

    Je ne me sens toujours pas homosexuelle, toujours pas bi, je me sens simplement et encore sexuelle, avoir envie d’exprimer par le corps ce que mon cœur et mon âme demandent, laisser sortir de la chaleur, laisser venir le plaisir d’être ensemble.

    Il est de hommes qui disent « posséder » pour parler de leurs performances sexuelles, il est des hommes qui disent « honorer », il est des  hommes qui disent « baiser »…

    Je me suis longtemps demander ce que je disais, moi…

    Bien sûr, je « fais l’amour »…

    Bien sûr j’aime souvent dire que je « baise », pour me sentir plus sale, pour revenir juste au bestial, à l’a-sentimental auquel je fais semblant de croire. Dire que je baise, c’est repousser la morale qui me hante, dire que je baise, c’est vouloir me punir.

    Mais, même si j’ai du mal à l’avouer, je crois que je seul verbe à utiliser est « aimer », mais pas de ce verbe niais et enfantin, pas de ce verbe outrageusement profond, sentimental, non, j’aime et cela englobe donc tous les sexes, cela n’a rien à voir avec les genres, cela est simplement, un élan du corps, un désir profond et viscéral, un acte d’une humanité folle.

    Pour avoir une relation sexuelle, il me faut ce sentiment de tendresse qui ne serait pas faiblesse mais m’entraînerait vers l’abîme délicieux. Délicatement je tombe en amour et je veux concrétiser cet élan par le corps.

    Je me suis toujours sentie coupable de ces sentiments incestueux qui m’ont parfois poussé à faire des propositions indécentes, connaître au lit, comme une autre proximité. Tous ceux pour qui je ressentais une forte attirance, une forte connivence, je finissais par les vouloir en moi.

    Comme si tout ce que j’avais de plus précieux, de plus absolu à donner c’était mon corps.

    Stella, j’ai voulu l’aimer.

  • quick love

     

    Il était deux fois, ou bien trois.

    C'est arrivé, ou bien pas.

    Mais ce ne sera plus. C'est ainsi.

    D'ailleurs est-ce que cela a vraiment été ?

    L'hiver a tout emporté, congelé les cœurs, étouffé les pleurs.

    Elle est venue à Paris comme on s'enfuit,

    elle a voulu abandonner sa vie.

    Avant la guerre on prenait le temps,

    on avait le temps,

    pour passer d'un monde à l'autre,

    quatre heures pour rejoindre la capitale,

    quatre heures pour se dire, DSC00054.jpg

    se faire croire,

    que c'est une autre dans le miroir,

    la tête collée contre la fenêtre à regarder les paysages filer,

    et défiler,

    comme un passé qu'on détricote.

    Avec le TGV, elle a quatre-vingt minutes pour se dire « cette autre, c'est moi ».

     

    Elle aimait se promener dans les rues,

    même celles aux arrières-cours sombres, aux murs borgnes,

    elle aimait Paris car elle n'y était personne,

    ni la femme de,

    ni la dame qui,

    personne, juste Elle.

    Une exposition, une crêpe, le jardin des Tuileries.

    Elle marchait,

    vite,

    on marche toujours plus vite quand on n'a pas une main à tenir,

    on fait croire qu'on va quelque part.

    Elle moissonnait, à chaque rue, à chaque station de métro,

    ho_1246_51ed47ee07db1.jpg

    elle récoltait ses souvenirs et avançait de plus en plus difficilement, de grosses bottes fanées sous les bras.

    A parcourir la ville-lumière, elle sortait de l'ombre tout ce qu'elle avait tu : son vécu.

    Elle déposa tous les petits bouts de son passé sur le lit de l'hôtel, refit mentalement le puzzle d'elle et s'endormit,

    réunie,

    avec aux lèvres l'amertume de n'être pas plus souvent

    et au cœur un déchirement schizophrène.

    Elle déjeune seule et se ravit de pouvoir le faire,

    il lui faut trouver la force d'assumer cette solitude,

    elle s'affiche, elle ne peut se cacher derrière un rôle,

    derrière un autre.

    Elle déjeune, troisième personne du singulier.

    Pourtant, elle aime le pluriel,

    surtout lorsque le masculin l'emporte.

    Une promenade dans le répertoire de son téléphone,

    la voilà parcourant des prénoms d'hommes,

    pour jeter une bouteille à la mer, un SMS et attendre.

    Et elle attend.

    Il répond.

    Tard.

    Il veut la voir.

    Il veut l'avoir.

    Mais elle part.

    Alors il court, accourt, la courtise.

    Gare de l'Est, vite !

    Allez, Quick, un café.

    Leurs bouches racontent des banalités,

    leurs lèvres embrasent leurs rêves,

    leurs bouches racontent des civilités,

    leurs yeux passent aux aveux : les ventres réclament.

    Bien sages sur leur siège, en vitrine du fast-food, ils connectent leurs rêves et voyagent,

    ils ne se disent rien mais s'avouent tout,

    ils ne se connaissent pas mais partagent l'essentiel : le désir de l'autre.

     

    L'heure du train. modern.jpg

    Ils se quittent sur le boulevard.

    Gourmands, impatients, leurs doigts s'emmêlent, s'attachent, se rebellent.

    Les corps s'attirent, la raison dit non

    les cœurs s'affolent, alors à quoi bon...

    Lèvres contre lèvres, sur le trottoir le monde s'évanouit.

    Il ne reste qu'eux.

    Liés par quelques centimètres carrés d'humidité, ils parlent la même langue,

    ils ne se promettent rien mais savent qu'ils le veulent,

    ils scellent les possibles d'un baiser.

     

    Elle rejoint sa campagne,

    il rejoint sa compagne.

    Il était une fois.

    Il était deux moi.

    Il ne sera jamais.

  • le temps de l'aventure

     

    Je suis allée voir ce film, tout en nuances, tout en élégance.
    Ennuyeux pour certains peut-être, j'en conviens.

    Ce qui m'a le plus attirée, c'est son titre, que je jalouse.

    Il est pour moi un concentré évanescent des possibles.


    Ce film évoque le coup de foudre, ou juste le coup de folie, où l'animal se bat avec le moral, la morale, où la raison se laisse submergée par la passion. On assiste à la valse hésitante de deux amants malgré eux, qui se livrent et se perdent, s'enivrent, se perdent et se retrouvent, se découvrent et s'oublient.


    Ce n'est pas un film sur un coup de foudre, à mes yeux.

    Ce n'est pas une passade, un caprice.

    Ce n'est pas une passe sale, c'est plus complexe, plus profond, va au-delà du con, au delà du sexe.

    Ce n'est pas non plus le temps d'une histoire, le temps de l'amour, ni le temps d'une histoire d'amour, ils font plus mais tellement moins, il n'est pas encore question d'aimer l'autre, juste de plus s'aimer soi, juste vivre.

    Être.

    Ce n'est pas non plus un film sur « une » aventure . Elle ne les collectionne pas, il semble ne pas les rechercher. Cela s'impose à eux, ce n'est pas dénombrable. C'est indénombrable, c'est générique, universel, l'attirance d'un homme et d'une femme qui s'unissent dans l'obscur secret d'une chambre d'hôtel mais que rien, passé la porte, n'unit, rien que ce qu'ils auront pu créer à l'intérieur, au présent.

    Pas de passé, pas d'avenir.

    C'est le temps de l'aventure...judas_1175532059.jpg

    Pour moi cela évoque un temps... hors du temps, un temps parallèle, comme une vie parallèle, voire une seconde vie, mais justement pas une double vie. Il n'est pas question de doubler qui que ce soit, pas de volonté de tromperie, juste la volupté à l'envi. Et aimer. Sans retenue. Sortir de soi pour se retrouver. Laisser de côté ce que la société dit de nous, oublier nos liens, notre lignée, ne rien devoir, à personne, se retrouver nue, n'être personne pour savoir qui on est, se voir. Se donner et s'appartenir.

    Livre-pages-en-coeur-800x600.jpgC'est comme le recto et le verso d'une feuille, la page d'un roman. La page est une, unique. Le recto serait la vraie vie, officielle, aux yeux de tous, avec ses engagements. Le recto est aussi appelé « belle page », la belle vie, bien visible. Le temps de l'aventure, lui, est sur le verso, discret, souvent ignoré. On appelle aussi recto « fausse page », serait-ce donc une fausse vie ?

    Non, le papier est le même, les aventuriers restent humains, faits du même grain.

    « Une femme inconnue, et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre » ; ils s'aiment et se comprennent. Un monde autre, le même univers.

    Il y a le temps de la vie, il y a le temps de l'envie,

    Il y a le temps de ma vie, il y a le temps de l'aventure...

    "Vivre est nécessaire pour se reposer des rêves"

    Tu as retenu cette phrase de tout un roman (Mia Couto) et je souris, comme un message que tu me passes.

    Lorsque Verlaine écrivait son rêve familier, rêvait-il ou s’osait-il pas s'avouer qu'il vivait l'extraordinaire, l'impensable amour toujours transcendé.

    Le rêve n'est pas toujours irréel, c'est juste un autre réel, connu de nous seuls, su des seuls rêveurs...

    J'ai aimé quand tu rêvais avec moi, cela a mis du soleil dans mon vivre.

     

     

  • "appelez-moi Nuage"

    Et je vis descendre les nuages sur le monde,

    comme on pénètre doucement dans la ouate.

    Et je vis les nuages enrober le monde

    de leur sucre aérien,

    à  la barbe du monde, l'enrober de barbe à papa...CIMG4334.JPG

     

    Moi, à la terrasse de ce café au bout du monde

    à  boire une bière en haut du monde

    à  68 degrés de latitude Nord

    de quoi perdre.. le Nord ou la tête...

    ça donne le vertige de voir notre monde d'un bout de la lorgnette

    mais j'aime prendre ce recul,

    rester à la marge,

    me tenir en équilibre,

    reculer le plus loin possible

    pour observer la Terre.

     

    A  cette terrasse je ne voulais que profiter,

    du rien,

    du silence,

    percer le mystère des rayons d'un soleil qui ne réchauffent pas.

    Peut-être pensais-je trouver la clé

    qui enferme les mélanocytes loin des dégâts de l'astre.

    Non, je crois que je n'attendais rien,

    espérant que si on ne l'attend pas, la fin du jour ne viendra jamais

    espérant que si on ne bouge pas, la mort finira pas nous oublier

    et pas que la mort, toutes les obligations de la vie aussi.

    J'ai voulu un instant m'oublier,

    que l'on m'oublie,

    ne plus bouger,

    juste ma cage thoracique qui imperceptiblement se soulève,

    juste ma cage

    et m'évader...

    CIMG4339.JPG

    Et puis j’ai vu les nuages dégouliner

    je ne sais quelle force les avait menés au sommet.

    Dans une avalanche lente et muette, ils descendaient l'adret

    en hurlant « never come back »

    ne jamais revenir en arrière, oublier l'ubac.

    Ils dévoraient la paroi,

    ils semblaient même la déguster,

    lentement mais avec gourmandise, de grosses bouchées.

    Leurs joues gonflées, les nuages descendaient vers moi.

    C'était un spectacle hypnotisant,

    on voyait la lutte,

    on voyait la vie,

    la terre qui respire,

    les éléments qui tentent un mélange...

    Il faisait si beau

    et les nuages jouaient à saute-montagne.

    Qui allait gagner ?

    Délicieux équilibre, subtile déséquilibre, entre l'altitude, les températures et l'humidité de l'air.

    Je regarde ce spectacle rare et pourtant si simple, jamais banal pour qui a mes yeux,

    quelques secondes pour toucher du regard l'éternité,

    l'intemporel

    léger, sublime, subtile, subliminal...

    Aux premières loges, je retiens mon souffle pour ne pas influencer leur trajectoire,

    je retiens mon souffle et j'attends qu'ils me prennent.

    CIMG4344.JPG

    Ils avançaient vers moi, les nuages.

    Et j'avançais vers eux.

    Me jeter dans leur brume comme je m'abandonne dans tes bras

    me désaltérer à l'écume des désirs d'absolu

    voir la lumière dans le noir

    j'avance

    j'ai le cœur dans les nuages

    j'avance sans peur

    jusqu'à la trouée dans les nuages

    la clairière de bonheurth.jpg

    mon nid, notre lit.

  • il était une fois la femme...

    Elle m’attendait dans le port, sa lanterne à la main pour ne pas que je perde de vue mes rêves.

    Elle attendait à l’embouchure de l’Hudson que quelqu’un vienne la chercher, perchée sur son piédestal, s’agrippant à la grève, à côté d’Ellis Island.

     

    lib day after.jpglib singes.jpgDans tous les films de fiction où les Etats-Unis sont attaqués, elle se retrouve décapitée comme une reine perdrait la tête d’avoir trop cru en l’humanité.

     

    J’ai rencontré Miss liberté un jeudi de l’été 1996 avec une émotion finalement commune, mais unique car mienne, je la regardais en me pinçant, pour être bien certaine de son existence, j’étais venue vérifier que ce que l’on m’avait dit était vrai, je voulais voir, je voulais vivre, je voulais LA vivre…

    lib 1.JPG

     

    Et elle était bien là, fidèle au rendez-vous que je n’avais pas osé fixer, elle se laissait tourner autour, même par les hommes et restait impassible, droite et fière, semblant attendre son libérateur.

     

    Elle a vu arriver les rescapés du Titanic, sans pouvoir réchauffer leurs cœurs des premiers rayons d’avril, elle a aussi vu passer deux avions, un matin ensoleillé de septembre…

    Et pourtant, elle reste là.

    A croire.

    Elle ne m’a rien dit de ce qu’elle attendait, depuis si longtemps, elle ne m’a pas fait part de cette force qui l’anime pour habiter encore nos imaginaires, mais elle est là.

     

    Liberty Enlightening the World, La Liberté illuminant le monde… quel travail de fou, mais ne dit-on pas que le monde est fou ? C’est pour cela qu’elle est encore debout : pour nous éclairer…

    Certains sont si loin que dans la brume coréenne ils voient bien mal ses signaux, certains sont si peu clairvoyants que derrière les grilles de pays en « an » ils ne captent qu’un message partiel. Elle a du mal parfois à éclairer le pays qui l’accueille sur ses berges, trop fier peut-être ou aveuglé par l’intensité de sa torche.

     

    De l'autre côté de l'Atlantique, à Colmar, on peut visiter un petit musée sans prétention : la maison d’Eugène Bartholdi. J’aime les musées qui respirent la vie malgré la poussière. Ce n’est pas un musée d’ailleurs : c’est sa maison. On peut se promener dans son salon, marcher sur des parquets sans âge et écouter le chant grinçant de nos pas, une maison si vieille qu’elle soupire lorsqu’on escalade ses niveaux, et qui nous offre sans fausse pudeur une vision sur son cœur.

    lib before 1.JPGC’est sur une petite étagère de cette maison de Colmar que reposent très discrètement les rêves et les espoirs du sculpteur, les hésitations, les désirs secrets, ce que nous ne connaitrons jamais, ce que nous aurions pu voir… On trouve au détour d’une salle mal éclairée les exquises esquisses, des formes à peine sorties de la glaise, des prototypes, enfin : la proto-femme !

     

    lib bartholdi.JPGOn voit qu’elle aurait pu être, plus ronde, plus fine, plus opulente,  moins sévère. On voit qu’elle hésitait à déclarer sa flamme, qu’elle ne savait pas encore quel fardeau elle porterait côté cœur…

    On peut voir tout cela : l’histoire qui balbutie, l’histoire que l’on façonne du bout des doigts d’homme.

    Si on lui avait dit, à Bartholdi…

     

    C’est un musée de rien,

    un musée qui fait du bien,

    qui ressource,

    retour aux sources,

    d’où je sors sourire aux lèvres et vous savez pourquoi : c’est moi qui ai vécu…