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jeanneovertheworld - Page 22

  • ce que la vie dit

     

    Je n’arrête pas de leur dire, aux enfants, en voulant les convertir au scientifique de la géographie en les éloignant du touristique, qu’il faut regarder et pas seulement voir, que l’image doit passer par l’analyse pour nous parler.

    Même si le cœur peut s’émerveiller, même si le corps peut vibrer, le passage par le cérébral, pour le plaisir, est vital.

    La connaissance, toucher l’essence, et combler tous les sens.

     

    Je n’arrête pas de leur dire, à tous, que l’on ne voit qu’une infime partie de ce qui nous entoure au quotidien, faute à l’habitude, faute au temps qui nous manque pour profiter de chaque petit rien.

    Même si j’aime avancer dans la nuit, sans lampe, en visualisant tout ce qui m’entoure, même si j’aime reconnaître une voix à mon dos sans ajouter l’image, je le sais mais je n’échappe pas au piège.

     

    Je connais chaque détail de ma maison, je crois en tout cas la connaître, alors, comme chacun, je la considère comme un élément d’un décor que je ne regarde plus, je vis en courant vers ailleurs et je n’écoute plus ce que ces détails me disent.

    Ce que je ne leur ai jamais laissé me dire.

     

    craby bb.JPGDans ma salle de bain, décor de tropiques, décor marin et les rames en bois du radeau de mon grand-père.

    Une boule de verre dans ses filets, une vraie, des fausses.

    Et au plafond, un filet de décoration, une vraie étoile de mer, et un petit animal marin, comme une peluche répondant au nom anglo-saxon de « Craby ».

     

    Et je prends un bain comme ça, avec de la mousse, de la vapeur, de l’eau toujours trop chaude, n’en déplaise à mon ectasie, la tête à l’ombre d’un bananier de bois sculpté des Antilles.

     

    Rien de changé dans ce décor.

    C’est moi qui ai vécu.

    C’est moi qui ai changé.

     

    Aujourd’hui j’écoute ce que ma maison me dit…

     

    Je regarde ce filet au plafond, moi qui parfois souris en disant que j’ai une araignée au plafond.

    Oui, bargeotte la Jeanne…

    Aujourd’hui je vois Craby et pour la première fois, j’entends cette ironie, la vie qui me dit : 

    « N’oublie pas, Jeanne, le crabe que tu as au dessus de la tête... »

     

    Comme une épée de Damoclès.

     

    Je n’oublie pas…

     

    Mais je veille à me tenir le plus longtemps possible loin de lui, je sais qu’il touche mon ombre. Qu’il me suit… comme mon ombre…

    craby main.JPG

    Une larme.

     

    Je sors du bain, je me sèche le corps et les joues.

     

    Pas une seconde à perdre.

     

    Vie, me voici !

     

    ...

  • maelström

    maelstrom.JPGIl nait là, devant moi, le maelström.

    A 67 degrés Nord.

    J’ai tant adoré ce mot étrange, présent dans les dictionnaires de France mais traînant avec lui ses origines d’ailleurs, ses origines du froid, portant sur son O des points comme un bonnet de laine à pompon.

    Comme un mot familier, un mot de ma famille, moi, l’iceberg.

    J’ai tant aimé son sens, figuré.

    Ce tourbillon des sens, imaginé, vécu dans mon sein, souvent.

    J’ai aimé instantanément les auteurs qui osaient le coucher dans leurs romans.

    Ce mot, on ne l’emploie que lorsqu’on le vit, que lorsqu’on le sent en soi.

    Car jamais il ne se traduit.

    Comme la Saudade portugaise.

    Je suis allée aussi loin que la route des Lofoten allait, je suis allée aussi loin que les hommes ont tenté de domestiquer la nature.

    Et regardé au loin, tendant l’oreille, comme Ulysse, écoutant les sirènes.

    Regardé au loin pour sentir le monde.

    Et moi toute petite, mais solidement ancrée, pieds dans la roche agressive, inhospitalière à qui ne la comprend pas.

    Je respire et je tremble, au vent.

    Je respire et je pleure, faute au vent à mes yeux trop sensibles ou faute à l’émotion du cérébral à fleur de peau.

    Je suis au bord du maelström comme au bord d’une falaise de possibles, d’un océan de mystères, bien plus grand, bien plus dense, protégé par des eaux sombres.

    Au bord du maelström, je suis au bord de la vie.

    Je devine son secret sans pouvoir encore le répéter.

    Je souris.

    Une larme encore trahit mon petit bonheur de vie.

    Il me donne cette force, il me donne cette foi, clairvoyance aveuglante, j’en emplis mes poches, j’en emplis mes rêves.

    Dans le maelström je tourbillonne mais jamais je ne m’abîme.

    mouettes floues.JPGDans le maelström je vis.

    Je n’ai pas peur de lui.

    Je n’ai pas peur de la mort.

    Il est la vie, le mouvement, la folie, l’ivresse.

    Au terme d’enfer je lui préfère celui de «  nombril de l’océan », par là, on est attaché à la mère, à la vie.

    Je suis là debout, devant le maelström et je t’aime.

    Je suis là debout devant le maelström et je suis en paix.

    Un pas en avant, un pas vers demain, la vie est en marche.

  • sur les marches du coeur

    OJ.JPG

     

     

     

     

     

    Il l’a jeté dans l’escalier,

    Olivier,

    Je le regarde avec émotion,

    Son caleçon.

     

     

    Une trace de lui, une signature, lui qui vit, lui qui court, lui qui veut, lui qui rêve encore, lorsqu’il dort, de plus en plus tard.

    Et tout ces gens qui gravitent, ce monde qu’il évite, cet univers qu’il traine avec lui.

    Avec la peinture écaillée,

    De l’escalier,

    On voit bien ce qui lui manque, qui lui manque.

    Un terrible résumé

    D’Olivier.

    Je n’ose le déranger, j’aimerais le ramasser, j’aimerais épousseter.

    Je n’a pas besoin de carte, je le sais trésor.

    Je le veux

    Heureux.

    Amitiés

    Olivier.

     

  • autant en emporte l'aorte

    Ça ne se fait pas, de survivre, de garder ses cheveux, de continuer sans que le monde entier ne se doute.

    Alors, au premier scanner, au premier anniversaire, l’interne de service n’a pas pu me laisser repartir comme ça. D’accord, il n’avait pas vu de crabe, en miettes ou en boite, rien. Mais on ne dira jamais « vous allez bien ». Juste un « c’est bon » sur le même ton que « c’est fichu », comme si c’était plié d’avance. Dans un couloir, alors que les corps s’éloignent, la blouse blanche fait un pas en arrière, hésite et demande «  savez-vous que vous avez une ectasie de l’aorte ? »

    L%20arbre%20Aortique.jpg

    L’aorte c’est cette canne rouge sur laquelle s’appuie le cœur,

    Comme un appui nécessaire au système

    On parle d‘arbre aortique, arbre de vie, généalogie des organes,

    A la sortie du cœur, c’est le dispatcheur de sang.

    « C’est quoi une ectasie ? Non, mais ne vous inquiétez pas, c’est très léger... Je pensais que vous saviez… »

    Que je savais quoi, blouse blanche dans un couloir, entre deux portes, entre la salle d’attente et les rayons nocifs, que je savais quoi ?

    Que je risque l’anévrisme, un rien, juste un passage, vers l’au-delà, une hémorragie interne et on ne se parle plus, un épanchement de sang, pschitt, une petite fuite ? !

    aortique-debakey-type-i-456x499_tb.jpgVous savez ce qu’elle vous dit mon aorte ? Vous savez ?

    Mon aorte, elle est tellement gourmande de vie qu’elle a un peu abusé des bonnes choses, c’est vrai, elle s’est enflée, qu’elle a épaissi ses parois, je veux bien l’avouer…

    Mais ce que je ne peux pas vous dire, c’est que si mon aorte est plus grosse que la moyenne des gens, c’est qu’elle espère bien se faire remarquer, qu’elle ne supporterait pas d’être « dans la moyenne » et qu’elle se moque bien de ce qu’on peut dire d’elle… Elle qui en secret fait de son mieux pour apporter au cœur tout ce qu’il a besoin, ce débit anormalement élevé de sang sert à alimenter tout ce que je cache en moi, à arroser mon jardin secret : mes souvenirs de vous, mes désirs de toi.

    Mon aorte est une canne bien nécessaire, épaisse et solide pour ancrer un cœur qui veut voler plus haut que mon corps.

    coeur.jpg 

    Mon ectasie de l’aorte ?

    Une extase de toi,

    à peine dissimulée.

  • petits riens, bouts de moi

    Arrêt sur image – Norvège 1.

    roros géné.JPGLe désert intérieur de Roros est une curiosité, comme une bêtise que les hommes essaient de camoufler. A tant couper les arbres, pour les maisons, pour le feu et surtout l’étayage des mines de fer, le vent frappant sans vergogne un sol dénudé a crée des petits bouts de Sahara et l’on trouve à Roros des amas de sable en été, comme il y a des congères en hiver. Les politiques de reboisement cachent cette réponse aux offenses faites à la nature, mais parfois cela échoue.
    Je me suis promenée sur les dunes, de sable pas doux, de sable pas doré, un peu gris, de sable pas chaud.
    Juste le bruit de mes pas en descendant la dune.
    Mes pas dans le silence de silice.
    Grain de poussière sur grain de sable, je hurle à la vie.

    Ecoutez : je suis !

    roros pied.JPG



    Arrêt sur image – Norvège 2.

    oppdal géné.JPGOppdal, station de ski l’hiver, station aussi l’été, au vert. Le téléphérique a troqué ses sièges pour skieurs contre des petites cabines pour promeneurs. Quelques minutes pour attendre les sommets, voir le panorama, emprunter les chemins aux moutons en cloches.
    Quelques minutes pour redescendre sur terre, retrouver la route n°6. Cette cabine-là ne se fermait pas. Barrière de sécurité. Plein air.
    Assise sur mon petit banc de bois, je prends le vent.
    Je prends le vent. Et tout ce qu’il me donne : la folie dans mes cheveux, la fraîcheur à mes poumons, des picotements à mes joues et les larmes à mes yeux, sans que l’on sache jamais si cela est dû au vent froid à mes pupilles ou à un trop plein de vie, qui déborde soudain.


    Moi, je sais….

    oppdal air.JPG


    Arrêt sur image – Norvège 3.

    vague géné.JPGJe regarde les vagues que crée le ferry.
    Cette danse magique que les eaux font à son passage,
    comme une haie d’honneur de dentelles.
    Je regarde toutes ces bulles doucement mourir au loin, en silence.
    Eloge de l’éphémère.
    Sans ce bateau, ces eaux dorment. Leur persévérance à exister m’émeut.
    Ces bulles sont de l’art, elles ne servent à rien, rien qu’à l’émerveillement de mes yeux à cet instant précis.
    Les autres passagers sont blasés.
    Moi je regarde le spectacle et j’applaudis des paupières.

    Tu es là.

    vague geiranger.JPG



    Arrêt sur image – Norvège 4.

    pont geiranger géné.JPGIl y a un vieux pont abandonné, où passait naguère les chariots, où passait naguère les chevaux, à Geiranger, sur les hauts.
    On prend ce bru en photo.
    J’y passe à pied, prends le temps de la voir, de le sentir, le parcourir.
    Je cours un peu, pour voler un maximum de temps où il n’y aurait personne, sur le pont.
    Je ne sais pas ce qui me prend, je trottine, j’emplis mes poumons.
    Je ne sais pas ce qui me prend, j’écarte les bras et je crie : « je suis Jeanne ».

    Je pense à toi.

    pont geiranger.JPG




     

  • voyage intime, voyage ultime

    « La maladie, c’est aussi un voyage immobile.

    bernard 2ème note.jpgUn voyage extrêmement violent, contraignant, unique, que l’on ne trouvera nulle part ailleurs, même chez un autre malade atteint du même mal.

    Je ne me suis jamais demandé « pourquoi moi ? » mais « pourquoi ? ». Il y a une raison, elle existe. Est-ce que je suis ce que je dois être ? Est-ce que je suis à la bonne place ? La vie est si complexe qu’on reste sourd et aveugle, longtemps. La maladie m’a appris à vivre l’instant. 

    La notion de bonheur est plus calme, plus franche, plus immédiate, je ne suis pas en quête. C’est un long voyage que de renaître.»                   Bernard Giraudeau, VSD, 2009.

     

    Cher Bernard,

     

    Vous êtes parti.

    Je pars aussi.

    En voyage mobile.

     

    Le voyage immobile dont vous parlez n’est pas, pour moi, terminé : je fais tamponner mon passeport régulièrement et renouvelle mon permis de séjour pour trois mois à chaque fois. Il n’y a pas de hiérarchie dans la souffrance, il n’y a que des vécus, uniques.

     

    A cette étape du voyage au fond de ma vie, je ne me demande même plus « pourquoi », je ne verbalise plus, je vis et contemple, boulimique de sensations, j’observe et attends paisiblement toutes les réponses. J’ai changé de rythme, dans ma deuxième vie, je ne demande plus, je reçois.

     

    LofotenHowie.jpgJe pars en voyage, au delà du cercle pôlaire, à la frontière du monde. Je remonterai le temps dans les vallées glaciaires, je relierai l’infiniment grand à l’infiniment petit, mais c’est bien moi que je pars explorer, poussière dans l’immensité, perdue j’espère me trouver.

    Il faut que je laisse derrière moi les images de moi, le carcan des habitudes sociales, les couvertures.

    Au rorbu du monde, je ne veux rien faire d’autre qu’être moi.

     

    Je penserai à vous.

     

  • les Caprices de l'Existence

    Merci Bernard…

     

    Bernard Giraudeau est mort. Il ne nous a pas quittés, il n’est pas parti, il est mort.

     

    On a beau savoir qu’on va peut-être mourir, on oublie souvent qu’on mourra.

    C’est une question de notion du temps, pas de conjugaison.

     

    BERNARD ado.jpgBernard, je l’aimais ado parce qu’il était beau.

    J’avais cette photo sur mes cahiers, au collège, je ne voyais que lui, le Ruffian, les Longs Manteaux, l’Année des Méduses…

    Puis en grandissant, j’ai compris que le cinéma, ce n’était pas toujours uniquement pour les yeux. Après l’Amour, une Affaire de Gout,  Gouttes d’eau sur Pierres Brûlantes.

    Et les Caprices d’un Fleuve…

     

    Je suis arrivée sur les mots de Bernard, un Marin à l’Ancre, les Dames de Nages, Mon Amour…

    L’image qu’aimait l’ado n’avait plus aucune importance, l’homme qu’aimait l’adulte était devenu bien plus beau, de l’intérieur.

     

    Puis Bernard a dit « cancer ».

    Ce n’est pas parce qu’on prononce le mot qu’on meurt.

    Mais moi, je suis touchée, en ricochet.

     

    Bernard secoue, dit qu’on se crée son cancer. Alors moi, cancer de la peau pour celle qui se sent mal dans sa peau ? Cancer de la peau pour celle qui voudrait changer de peau ?

     

    Bernard étonne, dit «  je le savais, je m’y attendais » et je partage, moi suis entrée à l’hôpital, le bras bandé en disant «  j’ai un mélanome hémorragique ». J’avais déjà posé le diagnostique, je le savais. Le moment de m’en occuper était juste venu. Je le savais.  Et je n’ai pas trainé avant de me faire traiter, j’ai juste attendu d’être prête.

     

    Bernard conjure «  le patient ne doit pas se faire voler son cancer », c’est moi qui décide et même si je tremble, même si je voudrais que l’on me dise, que l’on me garantisse, c’est moi qui décide. Ça fait mal de choisir, alors qu’on n’en sait rien, ça fait mal de dire «  je refuse l’immunothérapie » avec le regard des autres qui ne comprennent pas, qui nous croient lâche ou suicidaire. Ce n’était pas une fuite, j’ai juste osé faire ce que mon corps et mon âme me disaient à ce moment là de ma vie, j’ai eu le courage de dire « non ».

     

    Bernard  n’était pas complaisant, ni avec lui, ni avec la médecine, rejetait l’apitoiement, utilisait les mots, nus, ceux qu’il faut.

    « Mon fatalisme, n’est pas un pessimisme », je pense qu’il aurait accepté cette phrase que je répète souvent à ceux qui sont choqués de mes paroles, les bien-vivants qui pensent avoir déjà pensé la mort mais ne l’ont pas vécu dans leur chair.

     

    Je vais mourir mon amour.

     

    bernard gira horlaoge.jpgBernard m’a fait pleurer, dans le Magazine de la Santé, parce qu’il a mis des mots sur mes maux.

    Porte-drapeau des cancéreux, derrière lui je n’ai pas honte de montrer ma carte de membre, tatouée à mon bras. Je voulais lui dire, je voulais lui écrire, j’aurais aimé le rencontrer. Pour tout ce qu’il est, pour tout ce qu’il m’a donné, au fil de mes vies, la première et la deuxième qui j’ai entamé il y a deux ans.

     

    Bernard le disait si bien :  la maladie «  un long chemin vers soi, une deuxième vie ».

     

    véro horloge.JPGJe suis déjà morte.

    Je vis.

    Je n’ai pas de double vie, j’en ai une deuxième.

     

     

    Je tournais un petit film entre amis ce samedi lorsqu’un SMS m’informe de son décès.

    Putain…

    Je suis choquée de ce rappel au réel.

    Une fraction de seconde je suis découragée, si les porte-drapeaux se permettent de mourir, où va-t-on ?

    On a beau savoir qu’on va peut-être mourir, on oublie souvent qu’on mourra…

    Je reprends ma respiration, pas une vie à perdre, je vais toute les vivre en une fois.

    Ce n’est pas que je m'éparpille, je me répartis.

    Partout.

    Et l’horloge qui tourne ne fait que repasser sur le XI.

     

    Merci Bernard…

     

    J’ai mal tout de même, à ma vie, à mes envies.

    J’ai mal pour les autres qui n’ont peut-être pas intégré ma notion nouvelle du temps.

    Je ne serais peut-être pas là pour finir ce film.

    Je ne serais peut-être pas avec toi pour regarder vomir les volcans d’Hawaï.

     

    Mais j’avance, sur ce long chemin vers moi.

     

    Et je suis de plus en plus.

     

     

    Et souviens toi que je t'attends
    J'ai eu le courage de regarder en arrière
    Le cadavre de mes jours
    Et toi mon cœur pourquoi bats-tu
    Comme un guetteur mélancolique
    J'observe la nuit et la mort
    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont, je demeure.

    (Apollinaire)

     

    http://www.bonjour-docteur.com/actualite-sante-bernard-giraudeau-son-combat-contre-le-cancer-2630.asp?1=1

  • l'appel du Mikvé ( mon mikvé, épisode 3/3 )

    2010.

     

    Je ne sais toujours pas, mais je ressens et je désire.

    On se croit prêt mais on ne l’est jamais vraiment, c’est juste qu’est venu le moment.

     

    J’aimerais qu’on me laisse plonger dans le bain sacré, j’aimerais vivre ce Kadosh (sacré en hébreux). J’aimerais aller au Mikvé comme on va à Dieu, j’aimerais qu’on me laisse, moi, Jeanne Magnani, la non-juive. J’aimerais qu’une femme, une initiée, m’accompagne sans chercher à me guider.

     

    Je n’irai pas sept jours après mes règles, parce que je veux dissocier ce moment d’une procréation à laquelle je ne puis accéder. Je n’irai pas sept jours après car j’ai mal de compter les mois, dans cette prison du temps trop logique, dans ce carcan chronologique, ou sept jours après c’est aussi trop assurément vingt jours avant.

     

    mikve vestiaire -blog1-741790.jpgJe laisserais dans le vestiaire tous les apparats, les attributs d’une société où le paraître est une guerre à mener pour se faire croire que l’on existe : je laisserais mon alliance d’épouse, mes bijoux de femme, ma culotte à l’odeur coupable d’amante. Je laisserais toutes les idoles d’un monde artificiel : mes vêtements, qui sans suivre une mode refusent de se démoder vraiment, mon permis de conduire, à points pour écarts autorisés mais limités, ma carte Vitale pas chiromancienne qui recèle en sa puce deux ans de passé de MLD sans pouvoir prédire le futur, mon téléphone portable qui pense que ventre affamé à des oreilles…

     

     

    Je me tiendrais nue et pourrais avancer, avec mes plaies mes bosses.

     

    Je laisserais enfin au vestiaire toute idée préconçue. Je laisserais mes rancœurs féministes qui ont cru que le Mikvé était soumission aux hommes, qui ont cru que le Mikvé était humiliation et viol de l’intimité, je laisserais toutes mes conclusions trop cartésiennes qui voient en ces rites régression de la conscience et même mes conclusions plus complaisantes qui s’émeuvent de la détresse des hommes qui finissent par confondre le cultuel et le culturel.

     

    Je laisserais tout au vestiaire et avancerais nue, avec mon corps et mon âme.

     

    J’avancerais doucement, avec juste la volonté de vivre.

    J’essaierais de compter les marches, en pensant à ceux qui ont pensé au temple de Salomon. Peut-être que me reviendra ce manque d’air ressenti lorsque j’ai touché les dernières pierres de son mur, à Jérusalem. Je n’aurais pas le temps de penser à tout ça mais je sais qu’en comptant, en regardant les pieds au lieu juste de les faire inconsciemment avancer me reviendront des années après cette image, je sais qu’en digérant je vivrai encore.

     

    Puis enfin l’eau viendra rafraîchir mes orteils….

     

    Mikve moderne -bainTN.jpgJe descendrais une à une les marches comme on s’enfonce dans la terre pour accéder à un autre univers.

    Ce n’est pas l’eau qui est froide, c’est juste le frais de la délivrance que je ressens. Ce n’est pas le froid qui fait se dresser mes poils sur mes bras ou se durcir la pointe de mes seins, c’est l’ivresse du Vivre, un divin souffle. Je m’immerge bientôt totalement et je crois que je pleure, mes larmes viennent se mêler à l’eau du ciel et cela apaise mon cœur. Je me vide progressivement, doucement, sans douleur, mes larmes sont une douce libération. J’ai du mal à respirer, un poids sur la poitrine. Je ferme les yeux et je me laisse aller.

     

    Je suis vide, Tahor.

     

    Une femme appuie sur ma tête et me fait plonger en disant des mots que je crois comprendre, je lui laisse ma vie sans crainte. Elle me pousse dans l’eau comme elle me repousserait à l’intérieur du ventre de ma mère, je baigne dans ce liquide amniotique, je ne me débats pas, j’y vis. M’y ressource.

    Ma tête ressort, mes poumons s’emplissent d’un nouvel air, comme si je respirais pour la première fois, comme si je renaissais, comme si j’accédais à moi, comme si je devenais, à quarante ans.

     

    Je ressors doucement du bain.                   

     

    Je ne peux pas dire que j’ai rencontré Dieu, mais je me sens bien, apaisée, presque troublée de ce bien être.

     

    Je n’ai pas l’impression de m’être « purifiée », la rudesse du jugement humain de ce qui est pur et de ce qui est impur me heurte toujours, mais j’adhère à la traduction spirituelle du Tahor et Tamé par vide et plein.

    Si Dieu est, il est dans cet impalpable divin, je suis venue ici, j’ai tout laissé au vestiaire, je me suis vidée dans le bain et sous l’eau je me suis emplie.

    J’étais vide, je suis pleine.

    Je ne peux dire de quoi.

    La spiritualité ?

     

    Je remets mes habits, mes bijoux, je ressors dans la rue, je retourne à ma vie, pareille mais si différente.

     

    Et je ne peux qui redire « c’est moi qui ai vécu »

     

    Mon Mikvé, pour l’amour du beau, pour l’amour de l’absolu, et peut-être pour l’amour de Dieu, je le vivrai ainsi.

     

    C’est moi qui ai vécu...

     

  • Bain de larmes ( mon mikvé, partie 2/3 )

    C’était vers l’an 2000, c’était juste après l’année zéro.

     

    Un coup de cœur pour le réalisateur Amos Gitaï, un coup au cœur par son film Kadosh.

     

    kadosh1_10_04.jpgS’il fallait retenir une image, ce serait celle du passage mensuel au mikvé, cette rage de devoir y retourner suivant un calendrier tristement régulier. Une souffrance individuelle de femme qui s’expose aux yeux de toute la communauté, une femme vide à en hurler qui ne trouve aucun soutien auprès des siens.

     

     kadosh affiche bis.jpgKadosh, c’est l’histoire d’un couple passionnément amoureux, uni d’un amour si fort qu’on ne peut que remercier Dieu tous les matins. Et pas d’enfant. Cette incompréhension. En plus de devoir dépasser sa propre déception de ne pouvoir offrir descendance à son aimé, en plus de devoir faire son propre deuil de maternité, Rikva doit se battre contre les religieux qui vont pousser son mari à la répudier. Si cela se trouve, c’est lui qui était stérile... Mais Rikva va se taire, va se soumettre, va renoncer à celui qu’elle aime et qui l’aime. Ils vont se soumettre aux exigences des hommes. L’intériorisation des dogmes est si forte qu’ils sont rongés de l'intérieur et renoncent à franchir le pas de la révolte contre des règles que les détruisent.

     

    Moi je pleure. Cette abnégation, cette soumission, ce renoncement, cet oubli de soi, cet amour de Dieu, comme une confiance dans l’incompréhension. Je me sens Rikva. Cette souffrance de femme. Qui s’oublie. Jusqu’à renoncer à la vie, jusqu’à se laisser mourir.

     

    kadosh love.jpgIl y a trop de vie en moi pour sombrer comme ça. Je prends la mort de Mikva dans la fiction pour continuer à vivre dans la vraie vie, les entrailles vides et l’amour qui déborde.

     

    Le mikvé devient pour moi soumission aux préceptes de dieu et humiliation par les hommes.

    Le mikvé à ce moment là, c’est l’oubli de soi.

  • Premier bain ( mon mikvé, partie 1/3 )

    C’était vers l’an 2000, c’était l’année zéro.

    A Worms, avant la synagogue, avant le musée, un vieil homme nous a laissé la clé du Mikvé.

     Je ne savais pas ce que j’allais voir, je crois même que je n’avais aucune idée de ce qui se cachait là. Je n’avais que mon amour inconditionnel des persécutés, d’immodestes bouffées de tendresse pour effacer tous les crimes. Des principes, des théories, pas de vécu.

    mikvé worms vestiaires.jpg

     

     

    On a poussé la porte, descendu quelques marches, vu les niches où les femmes se déshabillaient, redescendu quelques marches.

     

    Je ne les ai pas comptées. J’aurais aimé dire qu’il y en avait quinze, autant que le temple de Salomon en comptait, mais je n’en savais rien.

     

    A presque trente ans, je ne savais rien, je n’avais fait que courir et m’engager dans la vie sur une route tracée par mes parents, sans questions, sans aucune remise en question non plus. Il en allait de même pour ma spiritualité.

     

    mikhvé worms.jpgJe ne me souviens pas de toutes les phrases, des quelques explications laissées dans mon oreille, ce bain, rituel, cette eau, de la terre et du ciel, cette eau de Dieu et non des hommes, cet espace privilégié et presque secret, ce rendez-vous de femmes, cette purification.

     

    Je n’ai vu que la surface.

     

    Mais je suis partie troublée, avec quelque chose au fond de moi.

    Le souvenir de Worms attendait de germer.

    Le mikvé restait dans les limbes.