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jeanneovertheworld - Page 12

  • j'y tiens

     

    « ... la peau d’autrui

    est un détroit où l’on ne peut que se perdre »

     IMG_3771.JPG

     

    Sa peau à lui, elle parle sans mot dire

    Sans pouvoir qu'elle se taise, lui arrive-t-il de la maudire ?

    Elle a l'odeur d'un ailleurs alors qu'il est ici

    La peau de ses cuisses, poilue, crépue, qui l'eut cru ?

     

    Sa peau à lui frisonne à l'idée d'un contact

    Qu'importe le genre pourvu qu'il ait l'ivresse

    Elle a l'odeur du savon, friction, frisson

    Sa crinière à lui, lion du vingt-heures, si drue qui l'eut cru ?

     

    Sa peau à lui elle rougit à mon soleil

    Réveils, sommeils enchaînés, mêmes mais sans pareil

    Elle a mon odeur, celle du quotidien, petits riens qui font tout

    De mes caresses, de mes baisers, jamais repue qui l'eut cru ?

     

    Ma peau, elle murmure les fêlures

    Ma peau à moi, elle rêve de tes doigts.

     

    Je descends la ligne,

    Entre les deux collines,

    Vers l'origine de mon monde

    Et voilà que je tombe, je tombe...

    La fissure, la blessure.IMG_3773.JPG

    Il mit ses mains en moi

    Pour retirer la bête

    Qui sait, y laissa des miettes.

    Ma peau à moi, elle cache son effroi

    A la soudure

    Ma peau à moi, elle rêve d'émoi

    Sous la ceinture

    Ma peau raconte la morsure du soleil

    Jours sans faim, nuits sans sommeil

    Ma peau se parsème de grains de folie

    Bon grain, mauvais grain, ivraie, vrai lit

    Elle ne se lasse d'être lascive

    Elle se fane lorsqu'elle ne se pâme

    Elle a beau jeu de vouloir l'absolu

    Il n'y a pas qu'elle sur les os

    Ma peau rêve d'un autre corps

    Et traîne sa carcasse cabossée, rapiécée.

    Ma peau aime voir passer les années

    Sans trépasser

    Tuer le temps

    Ne pas le laisser en faire autant

    Ma peau a faim de contact

    Grignote, entracte, entre actes

    Carence, caresses

    Forteresse, forte, reste !

     

     IMG_3779.JPG

     

     

     

    Appeau,

    Peau à peau

    Happy

    And ?

    End ?

     

     

     

    Ta peau à toi, elle dit quoi ?

    Et quand ta peau parle

    A-t-elle l'accent d'ici ou d'Oc

    A mon cœur ad hoc

    Porte-t-elle, à un endroit mythique, mystique

    Le cri grave de tes révolutions étouffées, gravé

    A l'encre sympathique

    El pueblo unido jamas sera vincido

    Quand ta peau parle

    Tait-elle mon prénom ?

    J'effleurai, tu défloras, déflagration.

    Ton corps qui n'en est pas un

    Souvenir indélébile du rien

    Des touches, ta souche, ma bouche

    Refaisons connaissance

    Sans la vue

    Pas vu, pas épris,

    Mais prise, méprise de maîtrise,

    Don et abandon

    Toucher, attacher, étancher.

    Que puis-je de ta peau imaginer

    Qui ne soit pas cliché ?

    Laisse moi lire ton histoire,

    Sur ta peau, en braille

    Laisse moi relire, relier

    Délier, livrer, délivrer.

     

    Ta peau à toi, dis-moi, mon rêvé, elle dit quoi ?

     

     

     

     

     

  • dans mon carnet, en juillet

     6 juillet 

    vol Paris CDG – San Francisco

     

     

    Nous remontons la terre,

    A rebours les secondes,

    Perdre ses repères

    Pour vivre le monde.

     

    Je flotte entre maintenant...

    Et maintenant.

    Je transatlantique

    avant l'heure pacifique.

    Mais pas sans peur.

    Peut-on garder confiance en demain

    Quand on a perdu confiance en son corps,

    Combien de temps survit-on

    Avec le poison de la trahison dans les veines ?

    Je veux garder confiance en la Vie,

    Croire encore en sa haute bienveillance.

     

    Il me faut des lunettes pour mieux voir au loin,

    Tant je n'ose regarder vers demain.

    Je me laisse porter par le présent,

    Il n'est jamais le même mais il y a quelque chose de rassurant :

    Il est toujours là.

     

    Comme toi.

     

     

     

     

    8 Juillet 

    Pearl Harbor

     

    A Pearl Harbor, tout est propre et organisé, un Disney land du souvenir.

    De mémorial en visite de navires de guerre, on replonge dans l' « infamie ».pearl.PNG

    On ne parle jamais de défaite, on met en perspective la victoire finale, on ne froisse pas la visiteur japonais, on traduit et surtout on fait payer.

    Pearl Harbor est la mémoire du sacrifice d'une jeunesse insouciante, frappée et laissée sur place, des milliers coulés avec leur navire, emportés, la mer comme cimetière et le bateau comme caveau.

    L'USS Arizona est devenu l'exemple mais tout est propre, aménagé, le recueillement guidé, imposé. Reste l'idée du drame et quelques traces d'hydrocarbure à la surface.

    DSCN6353.JPG 

    Est-ce que notre mémoire fait pareil ?

    Est-ce que les souvenirs sont nettoyés, aménagés ?

    Et finalement, ce dont je me souviens, s'est-il vraiment passé ainsi ?

     

    Plus que l'acte, ce qui reste, c'est la trace.

     

     

     

     

    09 Juillet 

    Manoa Falls ( île d'Oahu, banlieue d'Honolulu )

     

     DSCN6375.JPG

    Rien qu'un petit filet d'eau, tombant d'une hauteur vertigineuse, les chutes de Manoa valent surtout pour la promenade qui y mène, une plongée dans la forêt subtropicale, en apnée.

    On se sent si petit, chaque feuille de plante qu'il fait si exotique d'avoir dans son salon s'exprime ici librement, dans des dimensions qui font culpabiliser de les vouloir poussives chez soi.

    Dans ces forêts, la Terre vit, sans se soucier de l'humain, elle a vite fait d'avaler la trace de nos pas.

    Tout m'émerveille, je suis dans un monde jurassique à quelques minutes du parking.

    Vers Manoa falls, on comprend encore moins le monde, la Création.

    Ou alors on comprend trop bien que nous ne sommes rien.

     

    Ça y est, c'est le bout du chemin.

     

    Rien qu'un petit filet d'humanité tombant d'une hauteur vertigineuse.

    La Vie vaut surtout pour la promenade, en apnée.

     

     

     

    16 juillet 

    Kilauea

     

    IMG_0353.JPG

     

    Des fissures renaît la Vie.

    Les coulées de lave noire défigurent le paysage,

    lui donnent une autre figure,

    dévastée, terres brûlées,

    la lave avale tout sur son passage,

    enrobe, englobe.

    Et soudain se fige.

     

    Qu'est-ce qu'il faut comme patience,

    Qu'est-ce qu'il faut comme confiance,

    A la graine graminée pour tenter l'aventure,

    Mener l'âpre combat,

    et vivre.

    Vivre.

     

    Des fissures renaît la Vie.IMG_0294.JPG

    De touffe en touffe, la lave est contaminée.

    Le feu destructeur devient feu le destructeur,

    le stérile devient fertile.

    Volcan,

    Phénix.

    C'est ici que tout finit,

    c'est ici que tout commence,

    Viens, reprenons la danse.

     

    De ma faille renaîtront les possibles.

    Jusqu'à la prochaine éruption.

    Jusqu'à la dernière.

     

    Des fissures renaît la Vie.

     DSCN6725.JPG

     

     

     

    18 juillet 

    Maui

     

    Je te croyais mort

    je te rêve en corps.

     

     

     

     

    Que tu m'obliges

    A lâcher prise.

     

     

     

     

    22 juillet 

    San Francisco

     

     IMG_3669.JPG

     

    Allongée sur mon lit,

    Sir Francis Drake hôtel,

    j'entends les soubresauts de la ville

    huit étages plus bas.

     

    Rumeurs, clameurs, respirations,

    le son remonte et m'emporte dans son voyage.

    Les klaxons des chauffeurs impatients, les coups de freins devant d'intrépides piétons, la sirène des pompiers et la foule qui grouille.

    Le cable car remonte Powell street avec sa musique d'un autre siècle, rouages grinçants, wagon branlant, on reconnaît les mécaniciens à leur coup de clochette qui ponctuent ce doux après-midi.

    À l'angle d'Union square un saxophoniste a du prendre place, j'entends ses gammes qui ricochent sur le bus qui soupirent, soupapes, et toujours la foule qui grouille.

    Le beefeater hèle un taxi, des enfants crient, des jeunes chantent, ce brouhaha chaotique devient musique qui me berce.

    Toute cette animation m'apaise, même en marge je suis dans le monde et je vibre avec lui.

     

    Est-ce toi que j'entends à mes côtés,

    ou la ron-ron de la climatisation ?

    Est-ce toi qui respire,

    ou l'écho des mes désirs, qui soupire ?

     

    Allongée sur mon lit

    Sir Francis Drake hôtel,

    j'entends les soubresauts de la vie,

    huit étages plus bas.

     

  • ego volcano

    Je suis la femme volcan.

    Tout est calme, reposé, entends-tu les clochettes tintinnabuler ?

    Tout est calme. Et soudain...

    Je suis la femme volcan.

    Sous ma peau bout le sang, rouge de vie, noir de mort.

    Dans mon ventre se cache l'informe,

    informe se mélangeant jusqu'à l'émoi, parfois,

    informe se mal combinant jusqu'à l'infâme.

    Je suis une femme volcan, douce et paisible,

    feignant l'innocence insipide.

    La bise au contact de mon cœur bouillant

    se réchauffe et devient brise,

    la braise à mon ventre grouillant

    s’échauffe et devient baise.

    Viens, pénètre ma chambre magmatique

    et dansons !

     

              Je tremble.

              Mon corps se fissure. Lave-ocean-3.gif

              Et érupte.

              Mes entrailles sur la table.

              Ça dégouline d'amour.

              Ça dégouline tout court,

              lave d'hémoglobine,

              giclée ardente.

     

    Tout est calme, reposé.

    Je regarde le cratère, médaille des pores.

    Je regarde la faille, comblée, cicatrisée.

    Entends-tu l'immonde gronder, la braise encore crépitante ?

    Entends-tu le ronronnement petscannien, ressens-tu la chaleur irradiante de mon corps, irradié ?

     

    Je suis la femme volcan,

    qui retourne aux volcans,

    endormis ou ruisselants.

    J'irai mettre mes pas dans cette terre qui m'accueillera quand je serai volcan éteint

    je m'en vais, voir mes frères pacifiques.

    diamond-head-crater-wm.jpg

     

     

  • Phénix

    Elle est ressuscitée, la Nature :lupin-bleu-c3l.jpg

    Pousses tendres, feuilles vertes et fleurs azur.

    Elle est ressuscitée, la Nature :

    Éclosent, explosent les boutons de roses.

    Partout le vert se décline,

    Inédites nuances qui fascinent,

    Ça sent la vie qui dégouline,

    Inédites fragrances se combinent.

    La sève jaillit, comme une folie,vert 2.jpg

    Comme une ivresse qui irradie.

    Elle est ressuscitée, la Nature

    Portant tous les espoirs dans sa verdure.

     

    Elle est ressuscitée, la Jeanne.

    Jusqu'à l'automne.

    Elle est ressuscitée, la Jeanne.

    Et puis : l'hiver.

  • traces

    1.PNG

     

       J'ai une fascination pour les cicatrices,

       les plaies, les bosses,

       les boursouflures,

       les rides

       et toutes les traces du temps.

       J'aime ces déformations de mon corps.

    2.PNG   Je ne sais pas d'où cela vient,

    cette peur de ne pas avoir vécu,

    cette peur de ne pas être en vie.

    J’aime les traces du temps sur moi,

    les blessures,

    les marques indélébiles.

    Comme si j'avais besoin de ces signes extérieurs

    pour rappeler au monde ce que je suis à l'intérieur.

    4.PNG  Je sais d'où cela vient :

       du silence au monde,

       tenir secret un pan de nos vies,

       je sais que cela a existé

       mais les autres restent hors de ce monde,

       aveugles tenus dans l'ombre. 

     

    Je regarde mon corps et je lis mon histoire.

    Chaque imperfection est un témoignage de vécu qui me rassure.

    « c'est moi qui ai vécu ».3.PNG

    Et qui vit.

    Encore.

     

     

     

  • Toujours des mots, les mêmes maux....

    Je me fais un devoir de passer du temps avec ma grand-mère, 84 ans maintenant.

    Un devoir, c'est comme une obligation, c'est vrai que je me force un peu, parce qu'inévitablement je sais que ces visites vont prendre fin un jour.

    Je vais la voir pour l'écouter. Dès que quelqu'un passe sa porte, sa langue se délie, la solitude brisée, c'est une irrépressible logorrhée. Ce n'est pas un dialogue, c'est vrai qu'elle est un peu sourde, elle est si pressée de raconter et de re-raconter qu'elle écoute peu ce qu'elle n'entend pas. Elle raconte tout à partir de ses 14 ans, lorsque, certificat d'étude en poche, elle alla travailler dans un atelier de confection, c'était là le vrai début de sa vie. De 14 ans jusqu'en 1995, date du décès de son grand amour. Elle n'a plus de souvenir au-delà, vivre sans Lui n'est que lui survivre.

    Et hier une phrase :

    " - on habitait Buchenwald "

    Perplexité. Se pouvait-il que, bercée par le ronronnement répétitif de sa voix, je me sois endormie à ce point ? Je sais qu'elle passait clandestinement en Belgique, ramenait quelques morceaux de d'étoffes et de chocolat, je sais qu'elle allait en train en Normandie, chercher du beurre et autres produits fermiers mais ce n'était qu'une enfant, pas une résistante, pas juive, pas communiste, pas noire, comment pouvait-elle se retrouver à Buchenwald, j'ai vraiment du dormir, ou mal comprendre....

    Devant mon visage perplexe, elle m'explique :

    " C'était un ancien camp de prisonnier, on appelait ça Buchenwald, on habitait dans les anciennes baraques..."

    MERICOURT_CAMPS_DE_PRISONNIERS[1].jpg

    J'ai fait des recherches, aucune trace de ce surnom local. Le commandement allemand avait ordonné la construction du camp de Méricourt sous Lens et interné un millier de prisonniers russes, employés dans les mines voisines.

    D'où vient ce surnom de Buchenwald ? Est-ce ironie ou empathie ?

    Qui peut savoir vraiment ce qu'est la guerre sans la vivre ? Qui peut juger ?

    On trébuche sur les mots, s'indigne à raison d'un "détail" mais on ne peut décimer les dictionnaires parce que des tortionnaires ont souillé le vocabulaire.

    Il n'y avait plus de logements, après les bombardements, toute baraque debout était un palace, alors oui, les civils ont investi ces lieux de douleur et les cris des enfants couvraient le souvenir des râles soviétiques. Ce nom de Buchenwald, je le prends comme un hommage, un refus de l'oubli malgré la transformation des lieux.

    Il nous reste tant à apprendre, il nous reste tant à comprendre, et les vieux s'en vont.

    Encore des mots, toujours des mots
    Les mêmes mots... Rien que des mots
    Des mots faciles des mots fragiles ...

    Rien que des maux...

     

  • nombril de mon monde

     

    Je viens de ma mère

    Qui connut mon père,

    Je suis venue sur Terreombilic 1.PNG

    Accrochée, mammifère. 

    J'ai trouvé la liberté

    En poussant un cri,

    Réinventé ma liberté

    par ces écrits,

    Narcissisme sans excès,

    Exhibitionniste du secret.

     

    Ils ont changé mon nombril....

    Modifier l'indélébile,

    A coups de scalpel,

    Rafistolant mon réel.

     

    Je viens de ma mère

    Qui connut mon père,

    Attachée à mes racines,

    Des douleurs intestines

    Restent la cicatrice

    A l'identité spoliatrice.

    Suis-je encore celle

    Que tu connus bacelle ?

    Suis-je encore moi

    Recousue en bas ?ombilic 2.PNG

     

    Ils ont changé mon nombril

    Incisé, envoyé en exil

    L'enfant qui subsistait.

    Reste la femme, déroutée.

     

     


     

  • raccord au décor

    Dans la salle d'attente,

    Pour tuer la sale attente,

    Ou tuer le sale espoir,

    Y'a des chaises de couleur,

    Difficile de voir la vie en rose.

    Les dossiers font des vagues

    car personne n'en fait, faut se taire,

    les patients doivent patienter,firtion salle.jpg

    Tout est calme, on n'ose les mots

    hausse les épaules, n'ose les maux.

    Incertitude, « no se, senior »

    Inquiétude, nausée saigneur.

    Sur les murs, des tableaux,

    sur mes joues, de l'eau.

    Un jour

    Là-bas

    New-York

    Avec toi

    Encore

    Et ce corps

    Qui encore

    M'éloigne

    De toi

    Dans la salle d'attente,

    En rogne

    Flatiron

    J'attends

    Parce que...

    Un jour...

    J'irai.

     

  • larmes à l'âme

     

    Bien sûr il y a nos défaites
    Et puis la mort qui est tout au bout
    Nos corps inclinent déjà la tête
    Étonnés d'être encore debout
    Bien sûr les femmes infidèles
    Et les oiseaux assassinés
    Bien sûr nos cœoeurs perdent leurs ailes
    Mais mais voir un ami pleurer!

    (Jacques Brel )

     

    Mon grand-père était déjà malade, il était encore debout mais sa voix était déjà partie.

    Ma grand-mère raccompagnait quelqu'un à la porte, mon père -je crois- a glissé quelques mots à l'oreille du sien.

    Je ne sais plus bien, j'étais sur le canapé, je passais le temps quand il s'est suspendu, le temps, à cet instant où j'ai vu mon grand-père pleurer.

    Comment un homme comme lui pouvait pleurer ?

    Je n'avais pas de détail sur sa maladie, je culpabilise de n'en avoir demandé aucun, mais quel enfant a ces préoccupations ?

    Je le savais colosse aux pieds d'argile, toujours tendre et généreux, bien que taiseux, mais comment pouvait-il pleurer ?

    J'ai été bouleversée et je le suis encore, vingt-cinq ans plus tard.

    J'entends encore sa voix, cassée, son souffle court et sa gorge étranglée par l'émotion.

    J'ai tout de suite compris qu'ils parlaient de vie, ou plutôt de mort, la sienne n'était plus qu'une question de temps.

    Il pleurait et répétait «  je ne veux pas la laisser »

    Peut-être disait-il «  je ne peux pas la laisser ».

    Parfois on ne peut pas, parfois on ne veut pas, mais les choses arrivent, nous arrachent le cœur, nous arrachent à la vie.

    Il était prêt à partir, mais pas à la laisser.

    Émue de leur amour.

     

    Il m'a fallu des années pour comprendre l'abîme de ces mots.

    Se faire à l'idée de notre propre mort, ce n'est pas si difficile, on n'a pas le choix de toute façon.

    Mais on culpabilise toujours de la peine qu'on va faire, on se demande comme l'aimé va faire.

    J'aimerais être là pour toi, mais je sais que je ne le serai plus...

     

    Dis-moi que tu sais, fais-moi croire que ça ira et partons voir plus loin.

    pt44811.jpg

     

     

     

  • " je suis Elizé "

     

    "Il y a, je crois, dans l'existence, un point de cécité qui en fait un perpétuel commencement en sorte que, bien que tout soit déjà dit, tout reste encore à dire. C'est là qu’apparaît la fécondité de ces métaphores essentielles où la vie et la mort se conjuguent sans qu'il soit possible de dire laquelle a surtout nourri l'autre."

    Il est revenu, dans nos vies et sur les étals des libraires : Gaston-Paul Effa publie chez Gallimard « rendez-vous avec l’heure qui blesse ». Nous (re)découvrons le destin emblématiquement tragique de Raphaël Elizé, vétérinaire d'origine guadeloupéenne, premier maire noir en métropole, son métier et son engagement politique ayant comme point commun l'amour du vivant. La guerre nous embarque dans un wagon à bestiaux pour un voyage d'où peu reviennent : Buchenwald. Les pages défilent, les supplices s’enchaînent. La noirceur de la peau qui refuse à l'être son rang d'homme affronte la noirceur des âmes nazies qui ignorent l'idée même d'humanité.

    « Connaissant ce qui, jadis, dans la nuit de la traite transatlantique, avait déjà eu lieu, il ne me restait qu'à assister à la répétition de l'histoire. Ce que nous vivions à chaque instant m'apparaissait comme déjà vécu. C'était pour moi un grand réconfort de savoir que je n'avais pas à intervenir dans le déroulement des événements ni à engager ma responsabilité mais que mon rôle de traducteur faisait de moi le témoin de notre aventure. »

    Tout apparaît déjà perdu, et pourtant...

    Raphaël Elizé résistera, à sa manière, même si nous avons tous, un jour ou l'autre, « rendez-vous avec l'heure qui blesse »

    La tentative de « critique » pourrait s'arrêter là, mais voilà...

    On dit que Gaston-Paul Effa a écrit une quinzaine de romans déjà... c'est faux : c'est son premier. Le premier où ne se cache plus derrière le narrateur, plus d’étudiant africain déraciné gardien d'une tradition qui s'éloigne. Cette fois il se glisse dans la peau d'Elizé en racontant son combat pour être reconnu et accepté en tant que vétérinaire dans sa campagne sarthoise, car la couleur de peau étant la première chose qui s'offre aux yeux, trop de monde oublie encore de regarder avec le cœur. (Est-ce d'ailleurs si différent ?)

    On pourrait penser aussi que c'est un livre d'histoire qui éclaire des heures plus sombres que les heures sombres, il n'y a pas de hiérarchie dans l'horreur mais qu'est-ce que quelques noirs devant des millions de Juifs... non, ce n'est pas non plus un roman historique, c'est un roman humain : Gaston-Paul Effa se glisse non seulement dans la peau l'Elizé mais surtout dans sa tête, en maïeuticien, il nous plonge dans les tréfonds de l'âme humaine, et fait resurgir des expériences passées nos connaissances pour demain.

    Rendez-vous avec l'heure qui blesse n'est pas un  roman « noir »,

    ce n'est pas un livre d'histoire, RDV couv_15319.jpg

    c'est une œuvre universelle,

    un hymne à l'humanité,

    malgré tout.