jeanneovertheworld - Page 8
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Le plus beau métier du monde
On a tendance à abuser des superlatifs.
Et à faire des raccourcis.
Et à généraliser.
Un monde en noir ou blanc.
Alors qu’il y a une infinité de nuances de gris…
Un film reprend ce titre pour parler de la profession de professeur : le plus beau métier du monde !
J’ai eu de la chance, il s’en est fallu de peu, d’un adjectif, pour que j’exerce le plus vieux métier du monde !
Comment se fait-il que je n’exulte pas tous les jours de joie à l’idée de rejoindre le collège ?
Comment se fait-il que je finisse, comme beaucoup, par compter les jours qui me séparent des prochaines vacances, ces avantages qu’on nous balance, à chaque fois, comme réponse à nos doléances ?
Je profite d’une éclaircie pour écrire cet article et dire combien j’aime mon métier.
J’ai toujours aimé préparer des cours, chez moi, bien au chaud, me documenter au niveau scientifique comme on dit pompeusement, mais surtout réfléchir à la meilleure manière de faire comprendre une notion, adapter mon vocabulaire sans trahir mon domaine de prédilection.
Même si cette année, une réforme aux forceps nous mène à devoir refaire les cours des tous les niveaux en même temps.
Je n’ai jamais détesté effectuer des corrections, chez moi, bien au chaud. J’ai plus souvent souri que désespéré. Je ne dis pas interrogation, je dis contrôle, juste une vérification des acquis, du compris.
J’ai tout un album de perles de collégiens, plus touchants que ridicules.
Même si, les années passant, les maladresses d’enfants se muent en néant, il y a plus de copies blanches que de ratures.
Je n’ai par contre pas toujours aimé donné mes cours, au collège, bien au froid.
Fatiguée d’avoir plus à éduquer qu’à enseigner, épuisée du bruit, des cris, des drames sans rapport avec mon programme.
Alors j’ai réduit mon temps de travail…
Qu’importent les cotisations, si je vis assez longtemps pour toucher une retraite, je me consolerai en me disant que jamais je n’aurais pensé rester si longtemps en vie.
Faire autre chose ? Aussi modique soit la paie, elle reste honorable. Et puis il reste ces fameuses vacances pour se consoler, pour se retaper…
Le métier a changé.
Les enfants ont changé.
J’ai tellement changé…
Je profite d’une éclaircie pour dire mon bonheur…
J’ai des petits élèves de sixième adorables cette année.
Bonheur des classes peu nombreuses, 22 élèves au lieu de 30, ça change la vie, ça change l’enseignement ! On n’entend pas les mouches voler, mais le ventilateur du vidéoprojecteur fait un boucan d’enfer quand ces têtes pas toutes blondes réfléchissent !
La semaine passée une collègue a eu un malaise en présence de neuf de ces tous jeunes collégiens. Je me suis retrouvée à faire la cellule psychologique pour ces traumatisés en pleurs qu’on avait isolé, j’ai été une des premières personne à les écouter, à les laisser parler, à les obliger à verbaliser. Ils ont été solidaires, ils ont été exemplaires.
Une belle bouffée d’humanité.
En quittant le collège ce matin, je partage le chemin avec les élèves dont je suis professeure principale, ils sortaient de mathématiques et spontanément m’ont dit leur fierté d’avoir eu une bonne note, comme si j’étais leur maman !
Je ne suis pas leur maman.
Je ne suis pas une maman.
Je n’ai jamais trouvé de substitution, pour moi un élève n’est même pas vraiment un enfant, un élève est un apprenant. Un être unique et seul, détaché de son univers, plongé dans le bain républicain.
Ils sont formidables ces jeunes, encore épargnés quelques mois par les affres de l’âge qu’on nomme ingrat à juste titre.
Ce matin un petit rouquin pleurait, ayant du mal à terminer son contrôle : « ma maman, elle est fâchée si je n’ai pas un 15... ».
De quoi me faire mollir !
Mollir, moi ? Jamais !
Les plus âgés piétinent déjà devant la porte, j’entends des hurlements, des coups dans le mur et des insultes, qui n’en sont pas, juste des expressions amicales « fils de pute », « PD », celui qui n’en a pas son lot n’a pas la reconnaissance de ses pairs.
Les plus âgés sont là pour me ramener à la réalité : mon métier redevient un emploi.
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on the road again, again...
Certains rêvent de routes,
avec des numéros :
un coup de dé vainqueur
double six pour happy riders.
Mes penchants étasuniens ne sont pas attachés à ce mythe
A 66, je préfère ajouter 3, autant le dire tout de suite.
Mais j’aime tant parcourir les routes du monde,
comme si je marchais anonymement dans des pas illustres,
une incursion privilégiée dans l’histoire, sans les livres.
Regarder la mer depuis Belém à Lisbonne
et sentir battre le pouls des explorateurs du nouveau monde.
Frissonner dans le détroit de Cook
et prendre un instant le regard de James sur ces terres australes…
Passer la cinquième sur la Panaméricaine
et avaler les kilomètres avec gourmandise.
Ce n’est qu’une route pour certains,
tout est toujours une question de regard,
pour moi c’est un monument en soi,
des promesses, des espoirs,
une folle aventure, un serpent qui relie les hommes.
J’étais sur des petites routes qui me ressemblent,
avec des trous et des bosses,
des coatis qui traversent sans préavis,
quand soudain une bretelle m’appelle
la voilà : la panaméricaine...
Elle s’est d’abord offerte large et lisse
avec juste ce qu’il faut de palmiers sur les côtés
pour marquer l’intertropicalité.
Très vite elle se rétrécit,
les voitures roulent en convoi
pestant derrière les poids-lourds tortillards.
La panaméricaine n’a d’intérêt que pour les rêves qu’elle porte.
Et moi, j’en ai ramené toute une valise !
Je quitte la route
pour rejoindre Puntarenas
sans trop savoir ce qu’il y a à voir.
Sur la carte la ville est belle, sur sa langue de sable.
J’ai mis mon clignotant pour me dire ça :
« j’ai roulé sur la Panaméricaine jusque Puntarenas »
J’ai mis mon clignotant pour ce simple frisson de l’esprit,
Et mon espagnol approximatif prolonge le rêve
dans une confusion sémantique.
Je roule sur la Panaméricaine,
mon cerveau en pilote automatique reste collé à l’asphalte,
il traverse déjà les pays et les frontières.
Peut-être pourrais-je te voir,
au-delà de Medellin,
fantasme d’Escobar et de Miguel Pascuas,
les bad boys, valeurs sûres des filles sages.
Et si je continuais plus loin ?
Je retrouverais San Pedro,
Santiago…
Et au bout de la route…
Punta Arenas !
Le bout du monde...
La fin de mes rêves ?
Non, au bout du bout il y a Magellan,
son détroit et le mirage de l’Antarctique.
Je n’aurais jamais fini de rêver,
même arrivée au bout de la route.
Je n’aurais jamais fini de te rêver.
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12/12
25 août – 25 août
Non, je ne rêve pas, je ne bégaie pas...
12 mois écoulés
Un an que je suis revenue,
que je me suis réveillée
dans une respiration éprouvante
arrachée à un monde sans douleur.
On ne se souvient pas de l’instant où l’on perd conscience
mais je me souviens bien des instants de retour à moi.
Retour à moi…
quelle belle expression
au-delà le l’égoïsme
comme un retour à ma source.
Branchée sur un lit,
attache à la vie
seule, nue,
débarrassée du superflu,
sans habits, sans bijoux, sans alliance,
comme au premier jour :
juste moi.
Qu’ai-je fais de ces douze mois
si ce n’est, encore une fois, m’oublier ?
Je n’ai pas oublié pourtant, ma finitude.
Et toi dis, est-ce que tu y penses ?
Ce 25 août 2016,
je me suis réveillée devant ce paysage que j’observe une dernière fois,
un rien mélancolique
De la fenêtre de ma chambre j’entends le ressac qui me dit que la vie continue
sous de mêmes apparences
une vague qui se meurt laisse place à une vague un peu plus forte
une année écoulée laisse place à une année qui commence.
Seras-tu là ?
Cette série de textes mensuels post-opératoires est terminée,
mais l'histoire continue,
je sais qu'il y aura encore des épisodes, heureux et moins.
Vous n'avez pas fini
d'entendre parler de mon nombril ... !
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Salsa !
Allez savoir pourquoi, allez savoir comment,
la fille qui écoute Kieslowski aime la salsa !
Je l’ai découvert à la fin des années 1990,
Yuri Buenaventura.
Je l’ai vu en concert, hier.
Grand moment de bonheur.
Il n’est pas question ici de groupie
(le pianiste n’était pas mon genre).
Juste le ravissement de la musique qui pénètre mon corps
et vient chatouiller mon âme.
Le petit diable colombien ne se ménage pas,
on peut le penser envoûté, il est envoûtant.
Souvent il ne chante pas, il vit la musique,
se frappe le corps, il nous emmène...
C’est aussi un homme dans le sens détenteur d’humanité,
il répète sans cesse son espérance de l’unité de l’humain,
il ne se déhanche pas pour se déhancher,
les percussions sont des coups que l’on porte aux hommes.
Il se produisait dans un festival dit de jazz.
Le jazz est un océan de musiques, avec des courants parfois contraires.
Je me suis fait un devoir de le découvrir étudiante,
mes parents écoutant Johnny Hallyday et Brel.
Écouter du jazz, ça faisait bien, ça faisait instruit, ça faisait snob, parvenu,
pour nous qui voulions devenir.
Le pourquoi, l’histoire, font la valeur des choses.
Écouter sans comprendre n’est qu’une vision esthétique,
l’esthétisme n’est pas une porte vers l’âme.
Yuri fait des liens entre le jazz et la salsa,
comme il fait des liens entre les hommes :
les Cubains, influencés par les Russes,
les esclaves privés d’instruments de musique qui subliment les calebasses,
les influences africaines des cols blancs new-yorkais
et tout finit toujours par la douleur de l’homme noir.
Il faut écouter cette musique, si gaie en apparence,
en pensant à toutes ces souffrances.
Et nous sommes là, à l’entrée du château de granite rose de La Petite Pierre
Sous les platanes une scène est montée
Une brise à mes cheveux
Et c’est parti
Et ça en jette !
Jamais je n’aurais cru m’extasier un jour devant un solo de trombone !
Et je suis là
Dans cette nuit lumineuse
Vivante
Je ferme les yeux
Je suis bien
Tout peut s’arrêter là.
watch?v=aNoL_h5hUdc&list=PL39MBytvAxoNgCzfVEfud6d4O12suOg0-&index=4
https://www.youtube.com/watch?v=aNoL_h5hUdc&list=PL39MBytvAxoNgCzfVEfud6d4O12suOg0-&index=4
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11/12
25 août – 25 juillet
11 mois…
Le temps file et moi je cours encore plus vite.
Hâte de finir cette série, de boucler la boucle.
Une fois bouclée, je n’aurai rien,
rien de plus,
rien d’autre que la satisfaction d’avoir fait sans encombre le tour d’un calendrier,
c’est déjà ça.
Des hauts, des bas,
et moi debout.
Je cours et je ne m’arrête pas.
Je prépare mon année scolaire, rendant tous les jours hommage à Alekseï Stakhanov.
Comme à l’époque, il y a un peu d’exagération dans mon affirmation,
mais je me prends pour une héroïne dévouée à la cause,
moi qui n’y crois plus beaucoup…
Préparer ces cours, c’est vouloir les faire, devant mon public, devant mes classes.
Je ne veux pas douter,
je ne veux pas me dire que peut-être je ne ferais pas l’année entière.
Les deux années précédentes ont été amputées de quelques mois de cours,
congé maladie oblige,
et moi amputée de parcelles intestines.
Je veux faire cette année,
complète…
Je n’ai toujours pas mal,
il n’y a que les scanners pour m’inquiéter.
Je vous parlerai plus tard peut-être de ma thyroïde qu’on finira par m’enlever.
Je vous parlerai plus tard de mon cardia, que j’aimerais bien garder.
Le temps file et moi je cours encore plus vite.
Je rédige cette note, la onzième sur douze,
et je ne pense qu’à la prochaine.
Le 25 août prochain je serai à San José, Costa Rica.
Laissant, entre deux préparations de cours, mon esprit déjà voyager, j’ai posté sur les réseaux sociaux cette photo du Ricon de la Vieja.
Un ami riposta en mettant en parallèle une photo de mon nombril parue dans une précédente chronique.
Il n’y a visiblement pas qu’à moi que cela apparaît comme une évidence.
Je suis volcan.
Définitivement.
Et même lorsque je serai volcan éteint, on trouvera ma trace.
Puisse mon souvenir continuer à fertiliser vos vies, mes « âmes-mis »...
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crustacé c'est assez !
Demain dès l'aube
à l'heure où blanchit la campagne,
je partirai
à la pêche au crabe
ou ses miettes.
Je publie ce petit « statut » sur Facebook et ça like, et ça like...
Je ne like pas du tout.
A l'heure où tous les parents attendent fébrilement de savoir si leur enfant est reçu,
résultats du Baccalauréat,
j'attends tout aussi fébrilement le verdict du jury médical,
savoir si mon examen fut bon,
sans avoir besoin de passer par le rattrapage,
espérant même être gratifiée d’une mention Vie.
On a beau travailler toute l’année au bien-être,
au mieux-être,
on a beau vouloir,
reste le visa nécessaire du douanier,
la vignette du contrôle technique,
le tampon au bas de la page pour sceller le dossier,
sceller mon avenir…
Il n’y a pas de routine dans ce genre de rendez-vous,
on revient pour ne pas entendre le mot récidive
alors que la récidive est ce qui revient.
Quand on en a connu une,
on a peur qu’elle nous reconnaisse,
encore dans le corps.
Et si le Crabe perdait la mémoire ?
Depuis le temps que je le trimballe, un petit Alzheimer, bien fait !
Et si le Crabe perdait mon numéro ?
L’eau salée fatale pour son smartphone, bien fait !
Et si...
Faut que je vous dise :
je n'aime pas du tout quand on emploie "Crabe" à la place de CANCER.
ça ne fait pas moins peur, ça ne l'éloigne pas non plus.
Les malades ont besoin de vérité et de reconnaissance, pas d'édulcorant.
Et puis c'est injuste pour tous les petits crabes, les vrais,
qui essaient de marcher droit dans la vie quoi qu'on en dise !
Au Costa Rica vit un petit crabe bigarré, le crabe Halloween...
Je le dis haut et fort : c'est avec un plaisir infini que je le prendrais dans mes mains
Je n'hésiterai pas à marcher pieds nus sur le sable pour aller à sa rencontre !
Hé le crabe !!! Je n'ai pas peur de toi !
Hé le Crabe : me voilà !!!
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10/12
25 août – 25 juin
10 mois
Dix mois, dis-moi…
Eh toi dis-moi que tu m'aimes
Même si c'est un mensonge et qu'on n'a pas une chance
La vie est si triste, dis-moi que tu m'aimes
Tous les jours sont les mêmes, j'ai besoin de romance
Les paroles du premier 45 tours que mes parents m’ont acheté.
J’avais 8 ans et allez savoir pourquoi je chantais à tue-tête « amoureux solitaires » de Lio.
Eh toi, dis-moi…
J’attends cela : qu’on me dise, non qu’on m’aime – mais vous pouvez, ça fait toujours plaisir !- mais qu’on renouvelle ma concession de vie.
Pas de nouvelle, bonne nouvelle ? On verra…
Tout s’arrête autour de moi.
Fin de l'atelier céramique, on cuit les dernières créations, on émaille à la chaine, on compte les heures à regret.
Fin de l’année culturelle et de sa ribambelle de spectacles, on arrache le dernier billet au carnet de réservations en voyant sur la souche les mois écoulés, les rires, les émotions partagées.
Fin de l’année scolaire bien sûr, avec les examens à surveiller, les dernières copies, les réunions inutiles, mais aussi quelques moments de convivialité.
Tout s’arrête mais tout s’apprête à continuer : nouvelle programmation, nouveaux programmes, réforme sans transformation.
A peine une pause pour reprendre sa respiration et se retourner sur l’année passée.
L’impression d’avoir laissé passer beaucoup de choses, et de ne revenir un peu plus dans la vie qu’aujourd’hui, quand tout finit.
Mais cela va reprendre…
N’est-ce pas que cela va reprendre ?
Dis-moi…
Dix mois !
Je vous fais des photos de ma cicatrice depuis des mois,
voir les traces qui s’estompent sans s’effacer.
L’œil au quotidien lisse les images,
fait des raccords sans notre accord,
on n’a pas toujours conscience de l’évolution.
Je n’ai jamais voulu cacher mes cicatrices,
elles me constituent,
me racontent,
mais à force de vivre avec, on ne les voit plus.
Mon ventre, je l’oublie.
Il me fait rarement souffrir, il me laisse en paix, bien camouflé sous les tissus bariolés.
Personne ne le regarde, plus personne ne soupçonne.
Il n’y a que le matin…
Il n’y a que le soir…
Lorsque je m’habille, me déshabille devant le grand miroir de la salle de bains.
Il me saute à la gueule, le balafré.
Chaque jour je sors de la salle de bains en tentant de reprendre ma respiration.
Une collègue intriguée m’a demandé ce que j’avais au bras.
Surprise de l’explication elle me décerne une médaille en quelques mots :
« tu es donc une survivante ».
J’ai toujours aimé ce mot car je me veux sur-vivante, au sens vivre plus.
Maintenant que j’ai repris une vie dite normale, presque routinière, je vais devoir m’atteler à la question du plus.
Attention, j’arrive !
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chronique de maladie
Quand c'est ? Quand c'est ?
Que tu cesses tes avances ?
Quand c'est ? Quand c'est ?
Que tu pars en vacances ? Quand c'est ?
Quand c'est ? Quand c'est ?
Quand est-ce que tu y penses ?
Quand c'est ? Quand c'est ?
Ça nous f'ra des vacances.C’est la mode, c’est de la com’…
De nos jours, on court contre le cancer.
On nous donne un t-shirt rose et on court.
Et tout le monde est content, ça donne bonne conscience.
J’ai participé à une de ces « courses ».
10 euros, dont seuls les bénéfices sont versés à la recherche.
Combien au juste sur les 10 euros ? 4 ? 5 ?
C’est quoi l’exploit de faire un don de 5 euros ?
J’ai vu quelques femmes que je savais malades dans la foule, quelques infirmières.
Je ne sais pas à quoi je m’attendais… Une fête du cancer ?
Ce n’était même pas une kermesse : on court ou on marche 5 kilomètres et chacun rentre chez soi.
Fier !
…
?
C’est mieux que rien.
Mieux que l’indifférence.
Low-cost de la bonne conscience.
Opium des gens qui ne sont pas (encore) malades.
Cancer, cancer
Dis-moi quand c'est
Cancer, cancer
Qui est le prochain ?
Cancer, cancer
Dis-moi quand c'est
Cancer, cancer
Qui est le prochain ?Je suis allée m’asseoir, dans la cathédrale de Strasbourg.
On vient juste de scanner mon corps, du haut en bas, à la recherche des cellules trop vivantes pour me laisser en vie.
On m’a laissée repartir sans réponse et me voilà, assise dans la cathédrale de Strasbourg.
Je n’ai pas rendez-vous avec Dieu. Lequel d’abord ?
Je ne crois pas vraiment en celui-là. J’ai trop grandi pour en garder cette vision étriquée. S’il existe une force supérieure, elle n’est pas ce qu’en imaginent les hommes qui s’entre-tuent en son nom.
J’ai rendez-vous avec moi.
Moi qui déambule seule dans ces rues pour rejoindre le centre Paul Strauss…
Quelle belle idée que de ne pas l’appeler « centre du cancer », les cancéreux sont les nouveaux lépreux. Strauss, un nom symphonique et pourtant il n’a pas de lien avec la musique, ni avec le cancer d’ailleurs. Strauss comme un nom de code, pour repousser la maladie en ne la nommant pas.
Il n’y a presque que des touristes ici, ou des gens qui viennent se reposer, au frais.
Tu me disais « on est toujours tout seul »
Mais alors… qu’est ce qui garantit que je suis vraiment là ?
Je suis là, assise à feuilleter ma mémoire, grimoire de moments magiques.
Je suis là, à deux pas de l’endroit où un homme découvrit ma source.
Je suis là, à deux pas de Jeanne.
Je me suis mise assise dans cette cathédrale pour écrire en paix, pour écrire au frais.
Mais j’ai seulement envie de pleurer.
Comme un contrecoup.
La Vie en boomerang.
Je fais cet examen sans inquiétude particulière.
Et pourtant, j’en ai assez.
L’infirmière, pourtant aguerrie dans ce genre de centre, a tournicoté deux fois l’aiguille en vain dans mon bras avant d’appeler à la rescousse.
J’en ai marre.
Dans le tunnel pour la première fois je me suis dit « je ne veux plus continuer »
Bien sûr j’ai des projets, bien sûr je veux vivre demain mais je ne me sens plus la force pour me battre. Plus envie.
Il n’y a aucun contrôle de sécurité à l’entrée de la cathédrale de Strasbourg…
Étrange remarque de la part d’une fille qui ne veut plus vraiment vivre me direz-vous…
Erreur : je ne veux pas RE-vivre tout cela.
Je ne peux plus.
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9/12
25 août – 25 mai
9 mois
Ventre arrondi, balafré.
La gestation arrive à terme.
La nouvelle Jeanne va naître.
Ou renaître ?
9 mois pour fabriquer quoi ?
9 mois pour revenir dans la routine
9 mois pour se faire croire que tout est normal.
Plus je me sens bien, plus je me rends compte de l’épreuve que j’ai traversé, notamment au niveau de la vie sociale. Deux mois d’arrêt maladie et la reprise du travail puisque objectivement et physiquement cela allait bien, deux mois d’arrêt et une reprise, parce qu’il le faut. Un peu comme on oblige les cavaliers d‘un jour à remonter sur le cheval après une chute.
Je me rends compte maintenant comme ce fut dur, retomber dans le bain d’un collège qui ne m’avait pas attendu, recommencer sans douceur, devoir lutter pour reprendre sa place et retrouver foi en son métier.
Malgré l’ambiance délitée, voire délétère, je me sens enfin en selle, comme refaire surface après avoir retenu sa respiration.
9 mois et quelques escapades.
Retourner voir l’océan, le traverser…
Escalader d’autres sommets et s’arrêter, là sur le banc.
Reprendre ma respiration et avoir le souffle coupé, du paysage, de la grandeur du monde, de notre petitesse.
Comment ai-je fait pour te rencontrer, dans cette immensité ?
Je suis là sans trop savoir pourquoi.
Les grandes questions sont sans réponses, pourquoi donc les chercher ?
Je renonce à savoir, je me contente de respirer et de m’emplir de cette vie qui m’est encore donnée.
Je finis par me lever et quitter ce petit paradis si proche du ciel, je reprends mon chemin, mes pas se succèdent, je reprends ma route sans connaître la destination, c’est une forme de foi, la mienne : une confiance en la Vie.
Et si on s’approchait de l’Espérance ?