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jeanneovertheworld - Page 4

  • en l'air

    Je décolle…

    Encore une fois…

    On attend au bout de la piste, l’ombre des nuages part déjà sans nous.

    Les moteurs tremblent, on accélère, la carlingue se tort sans rompre, on quitte le sol.

    Je quitte la terre encore en vie.

    Je regarde les paysages germaniques mais très vite on change de dimension, on entre dans la brume.

    Il faut oublier ce(ux) que l’on laisse, entrer dans le brouillard des possibles.
    On attend le sommet de la brume, on atteint le troupeau de nuages moutonnant.

    Je ne me lasse pas de cette beauté magique qui cachent les douleurs des hommes en contrebas.

    Les nuages immaculés effacent les cris du monde.

    Très vite on perd la notion de vitesse.

     

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    Je me dis que je pourrais rester là.

     

    En rester là.

     

    Entre deux mondes.

     

    En l’air.

     

     

    Un peu nulle part, un peu partout.

    J’ai laissé la peur au sol, je n’ai pris que mes envies.

    Et mes rêves.

    Je veux changer l’air de mes poumons, sentir la terre vivre sous mes pieds.

    J’ai l’Islande dans mes veines.

    Aujourd’hui je suis en veine.

    J’ai laissé derrière moi mes habits de professeur.

    Les derniers mots de mes derniers cours furent pour Samuel Paty.

    Je laisse la barbarie en bas.

    Je veux me retrouver moi, nue.

     

    Mais si je m’approche de moi, est-ce que je m’approche de toi ?

     

     

    .

  • " je me suis tellement manquée "

    La foire agricole de Châlons ( en Champagne bien sûr ) est devenue depuis quelques années le rendez-vous de la rentrée, comme l’était la braderie de Lille avant le Covid.

    On peut y aller en confiance.

    6 euros pour suspendre le temps.

    6 euros pour faire comme l’année dernière.

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    Galérer à trouver une place de parking, franchir les contrôles de sécurité, affronter la foule.

    Premier stand incontournable : la propriété Feuillatte. Dans la Marne il n’y a pas la mer mais il y a un phare à la foire, une bouteille géante comme point de repère.

    La soirée commence par une coupe de Champagne en plein air.

     

    Puis il faut se perdre, flâner dans les allées en suivant les odeurs de saucisses et de crêpes.

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    Il y a toujours des gens pour se promener avec un manche à balai révolutionnaire, pour croire en ce nouveau produit de nettoyage miracle.

    Et comme c’est une foire agricole, on s’étonne de la taille des tracteurs.

    La ruralité c’est la bouse ? Non, ici c’est une fierté, pas la loose.

     

    Et la soirée se termine par un concert.

    Sans supplément de prix.

    Une scène en plein air.

    L’occasion pour tous d’accéder à la culture sans se déplacer, la scène parisienne qui ose deux heures d’autoroute.

     

    Ce soir c’est un concert de Véronique Sanson.

    On l’attend allongés sur l’herbe, en mangeant une gaufre. Certains sont venus avec leurs petits sièges pliables.

    On surveille les gros nuages noirs au loin, puis la lumière s’éteint.

    La foule frissonne.

    «  Vous m’avez manqués ».

    Les premiers mots de Véronique sont emprunts d’émotion.chalons 4.jpg

    Oui, cela fait longtemps.

    Longtemps qu’on ne se réunit plus.

    Longtemps qu’on ne fait plus « comme avant ».

    Longtemps pour elle aussi que la scène ne s’est pas allumée.

    J’imagine qu’il lui est arrivé de penser qu’elle ne chanterait plus. Comme j’ai pensé ne jamais vivre Noël à l’annonce de mon premier mélanome.

    Quel anathème pour une chanteuse : cancer de la gorge.

    Mais elle est là Mamie, mon amie Véro…

    La foule scande ce diminutif que je déteste.

    Le public applaudit, que dire ? Les mots sont pauvres, souvent.

    Elle est bien là, debout. Certes plus courbée, elle est devenue vieille.

    Mais toujours là.

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    Moi aussi je suis là. Debout.

    Plus vieille, délicieux ravages du temps quand l’histoire se poursuit.

    Je suis là, debout.

    Je frisonne, ma gorge se serre, les larmes embuent mes yeux.

    « Je me suis tellement manquée » Véronique chante, on croirait qu'elle souffre mais non, elle vit ses mots, elle vit ses chansons.

    Je suis là, j’en profite, je remplis mes poumons.

    Je prends le temps de regarder le chemin.

    Je m’étonne de sa longueur, je pleure et jubile.

    Ça me fait toujours cela quand la musique est forte, mon cœur s’emballe.

    Je m’envole, je sors un peu de mon corps.

    Je pense à toi.

    Je suis apaisée, je digère ma vie.

     

    Le concert se termine, la foule se disperse.

    Rendez-vous l’année prochaine ?

  • Tes silences

    28 juin.

    Trois mois sans signe d’activité.2verres.PNG

    Sur les réseaux ou sur la toile.

    Rien.

    Trois mois sans nouvelles de toi.

     

     

     

    À l’heure où les gens meurent.

    À l’heure où le virus frappe, aveuglément.

     

    Je me dis que tu me manques puis le week-end passe, la semaine reprend.

    Je me demande ce que tu fais puis je suis convoquée, je dois surveiller, corriger.

    Je m’inquiète pour toi puis je m’endors.

     

    Je repense aux derniers mots envoyés, toujours cette peur de te décevoir.

    Que ma nudité d’âme t’effraye.

    Tout dire n’a pas que des vertus.

     

    L’habitude crée son nid, ton absence redevient la norme.

    La conscience de ton absence est encore preuve de ton existence.

    Je vis de riens.

    La peur me quitte.

    J’aurais bien fini par apprendre ta mort.

    Tu vis.

    Loin de moi, mais tu vis.

     

    « Le vide me remplit » et toutes ces formulations pour positiver le manque…

    Me dire que je ne te déteste pas.

    Foutaise.

     

    Je finis par me dire que ce silence est volontaire et bienveillant.

    Que tu abandonnes tes projets narcissiques pour me protéger.

    Que tu renonces à te servir de moi.

    Je sais bien qu’il ne faut pas, que ce n’est pas raisonnable.

    Mais puisque tout est vain, pourquoi renoncer ?

     

    L’emprise perdure.

    Je t’imagine plus pervers que tu n’es.

    Je t’imagine plus humain que tu n’es.

     

    Dans ton silence il n’y a sans doute rien de tout cela.

    Juste de l’indifférence.

    La Vie qui t’emmène et toi qui m’oublies.

     

     

     

     

     

    «  A partir du mois de septembre, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone, qu’il vienne chez moi.

    J’allais au supermarché, au cinéma, je portais des vêtements au pressing, je lisais, je corrigeais des copies, j’agissais exactement comme avant, mais sans une longue accoutumance de ces actes, cela m’aurait été impossible, sauf au prix d’un effort effrayant. C’est surtout en parlant que j’avais l’impression de vivre sur ma lancée. Les mots et les phrases, le rire même se formaient dans ma bouche sans participation réelle de ma réflexion ou de ma volonté. Je n’ai plus d’ailleurs qu’un souvenir vague de mes activités, des films que j’ai vus, des gens que j’ai rencontrés. L’ensemble de ma conduite était factice. Les seules actions où j’engageais ma volonté, mon désir et quelque chose qui doit être l’intelligence humaine ( prévoir, évaluer le pour et le contre, les conséquences ) avaient toutes un lien avec cet homme.»

    Annie Ernaux

  • annus horribilis

    L’année scolaire 2020-2021 s’achève sous une pluie battante.

    Il pleure dans mon cœur
    Comme il pleut sur la ville ;
    Quelle est cette langueur
    Qui pénètre mon cœur ?

    Je traverse la cour du collège déserté.

    collège.jpg

    C’est étrange un collège silencieux.

    Un décor familier qui m’a toujours rassurée, comme si je n’étais jamais entrée dans la vie, comme si je n’avais jamais grandi, venir et revenir encore au collège.

    Comme rester adolescente, revenir à l’avant-toi.

    Ô bruit doux de la pluie
    Par terre et sur les toits !
    Pour un cœur qui s’ennuie,
    Ô le chant de la pluie !

    Je traverse la cour sans cris, sans courses-poursuites, sans bousculades.

    On dirait un décor surréaliste de cinéma, toute vie a disparu, on se retrouve avec soi.

    La pluie aujourd’hui me recentre sur moi.

    Je sens le froid, je sens l’humide, je suis en vie.

    La pluie échoue cependant à effacer les blessures, à combler les cicatrices de cette annus horribilis.

    Il pleure sans raison
    Dans ce cœur qui s’écœure.
    Quoi ! nulle trahison ?…
    Ce deuil est sans raison.

    Je traverse la cour et retiens mon souffle.pluie.jpg 

    Est-ce vraiment fini ? Sommes-nous vraiment en juillet ?

    Est-ce que cette année a vraiment été particulière ?

    Suis-je vraiment fatiguée, éprouvée, à bout ?

    Je n’avance pas, j’erre.

    «  Ce deuil est sans raison » … Vraiment ?

    L’année scolaire 2020-2021 ?

    En septembre un deuxième mélanome m’est annoncé, un duel s’en suit entre le bistouri et la faulx. J’encaisse et j’avance, je n’en ai pas fini avec toi, je n’en ai pas fini avec moi.

    Fin octobre je mange pour la dernière fois dans un restaurant de Dinard avant un nouveau confinement. Des huîtres tristes pour célébrer l’enterrement d’une vie faussement retrouvée.

    Début novembre au collège on se tait une minute pour un professeur d’histoire décapité pour ce qu’il est, j’ai mal à ma République.

    Nouveau protocole sanitaire, les cours sont maintenus mais les élèves ne doivent plus bouger, plus rien toucher, et se masquer encore et encore. Les professeurs s’adaptent.

    En décembre mon gynécologue décède des suites du Covid. Il n’est pas le seul, certes. Chaque année il aimait me parler de ses patientes ayant eu un mélanome il y a parfois plus de vingt ans, il aimait me dire que j’allais vivre … et il est mort.

    En février ma cheffe d’établissement décède des suite d’un mélanome. Ces deux dernières années de vie furent difficiles mais elle n’a jamais voulu cesser de travailler, nous la voyions toujours amoindrie mais toujours là. Jusqu’au jour où…

    Le mélanome tue, je l’avais oublié.

    En avril on nous avance les congés scolaires, bye bye les projets, deux ridicules semaines à distance et l’on recommence.

    L’année scolaire va se finir dans la sidération avec automatismes et abnégation. Avec les masques qui cachent les émotions, qui gomment les identités, nous avons continué à avancer.

    Même sur les genoux, avec des changements de protocole, l’absence de consignes, le manque chronique de moyens...

    C’est bien la pire peine
    De ne savoir pourquoi
    Sans amour et sans haine
    Mon cœur a tant de peine !

    L’ambiance des cours fut cependant paisible cette année, tout le monde passe en année supérieure, tout va pour le mieux dans le plus horrible des mondes.

    Peut-on s’adapter à tout ? Au manque de liberté ? Au manque d’humanité ? À l’absence de contact ?

    Je traverse la cour, il pleut.pliue 2.jpg

    Je ne me rends pas compte que tout cela est fini, qu’on va pouvoir tourner la page.

    Oui, mon cœur a de la peine ; oui, mon cœur s’ennuie ; oui, mon cœur s’écœure.

    Je dois digérer.

    Cette année j’ai trébuché, maintes fois, je me suis relevée et j’ai avancé.

    Je suis fatiguée, courbaturée mais chaque douleur me rappelle que je suis en vie.

    Je vois ma poitrine se soulever, je reprends souffle.

    Je vois ma poitrine pulser, mon cœur bat, je suis lasse mais je suis là.

    "Allez, bonnes vacances !"

    Je vais aller au pied d’un volcan prendre le pouls de la planète.

    teneriffe.jpg

    Je repenserai à cette année, pour m’en nourrir, et j’attendrai.

    Je t’attendrai.

    Fermant les yeux sur l’annus horibilis, je rêverai de l’anus mirabilis.

    Paul Verlaine
    Romances sans paroles (1874)

    Jeanne Magnani
    Paroles sans romance ( 2021 )

















  • re - vivre ?

    Après avoir survécu, j’étais bien décidée à sur-vivre.

    Mais il est difficile d’oublier la menace.

    Et puis, pour que la mort nous oublie, peut-être vaut-il mieux rester discret.

     

    Le Covid 19 est venu nous menacer tous.

    Ceux qui n’avaient pas pris conscience de leur finitude se sont mis à trembler, à se terrer, à trouver anormal que l’on meure.

     

    On a donc cessé de vivre pour ne pas mourir.

     

    Plus de restos, plus de spectacles, plus d’activités, plus de sorties.

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    L’autre devient un ennemi.

    On se masque en espérant que la mort ne nous reconnaisse pas.

     

    Puis on est passé à la vie d’après, comme avant.

     

    J’ai repris la piscine.piscine.jpg 

    Tout d’abord avec les malades et les bras cassés, parfois même les sans bras.

    Nager m’apaise comme un retour à la matrice, amniotique thérapie, je sors de l’eau et renais.

     

     

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    Vendredi, le spectacle vivant a repris ses droits.

    Un spectacle en plein air qui correspond à ma définition de l’art : ce qui est parfaitement inutile mais totalement nécessaire. 

    Contemplation du rien, jouissance de l’insouciance.

     

     

     

     

    Et nous, quand est-ce qu’on reprend ?

    Tu me manques.

    Je te cherche, j’ai mal.

    Encore.

    Retour à la normale ? Alors c’est sans toi.

    Si je me rapproche de toi, on s’éloigne de la norme.

    Reprise de l’attente.

    Reprise de l’ «  esperar »...

  • géo logique

    Dimanche soir en période de Covid.miroir.jpg

    Enfin, je crois que nous sommes dimanche.

    Je vais aller me coucher.

    Envie d’un peu de chaleur, envie de réconfort.

    Je saisis mon doudou d’adulte, mon portable.

    Je tape ton prénom.

    Rien de neuf sur ta page Facebook.

    Rien de neuf non plus d’après Google.

    Dois-je me contenter de ce statu quo, croire en l’adage «  pas de nouvelles, bonnes nouvelles » ?

    J’ai juste besoin de savoir que tu vas bien, que tu vis, ailleurs.

    Le Covid donne des prétextes, le Covid instaure des doutes, emporte aveuglément.

    J’ai besoin de me connecter à toi mais cela m’est interdit.

    Tu ne m’appartiens pas, je me fais croire que je ne t’appartiens pas.

    Nos liens sont tus, cela me tue.

    Tiens, ça fait longtemps… et si je tapais le nom de tes enfants ?

    Sur Google. Facebook c’est pour les vieux.

    Immédiatement je reconnais les traits de l’aîné, il a des airs de toi, jeune. Ces airs que je te prête sans les avoir jamais vraiment vus, ces sourires que tu ne m’as jamais donné.

    Je clique sur le lien. C’est Linkedin.

    Je lis et découvre qu’il suit de brillantes études de… géographie. C’est une blague ?

    Il a mon amour des volcans, cet enfant que nous n’avons pas eu ensemble.

    Bon. Je vais regarder son petit frère.

    Tiens, il a suivi un cursus… de géographie. Encore une blague ?

    Ça commence à faire lourd, ça commence à faire louche.

    Un peu plus dans la géomatique, mais cela ne change rien.

    Putain, elle fout quoi la Vie ? Elle manque d’imagination !

    On parlera de hasard, de coïncidence.

    Un jour, j’ai découvert le mot synchronicité. Besoin de donner du sens à ce qui n’en a pas en apparence, besoin de comprendre, besoin d’ordonner et de trouver ma place dans ces histoires hors de l’ordinaire, dans notre histoire.

    Déjà la Vie m’avait dit malicieusement « l’homme qui t’accompagnera a les initiales du prince charmant et a suivi un cursus à l’IJBA », je n’avais pas envisagé qu’il pouvait y en avoir plusieurs.

    Un jour j’ai trouvé ces initiales sur un livre et j’ai cru qu’il venait de toi.

    Entre la peur et l’espoir que tu contrôles ma vie.

    Que faisais-je, des années plus tard, devant le Châtelet pour ce concert auquel je n’aurais pas dû assister ? Je t’ai vu et il n’y a plus eu de questions. Je t’ai vu et le monde autour est devenu un décor informe. Je me suis évadée avec toi et nos corps sont restés là, avec d’autres. Seule mon enveloppe poursuivait le chemin prévu, prévisible. Mon âme s’est évadée, mon âme s’est enfuie, laissant mon corps enfoui dans le bitume du trottoir parisien. Mon cœur a battu dans ton univers quelques heures. Et je suis restée en apnée.

    J’ai toujours aimé chercher ces détails d’apparence anodine pour les associer, voulant croire en une puissance supérieure qui jouerait avec moi, pour être moins responsable. J’ai toujours aimé me placer en spectatrice de ma vie.

    Parce que c’était plus facile à croire, moins engageant aussi.

    Jusqu’à imaginer une atteinte psychiatrique, qui excuserait tout.

    Comment expliquer autrement, puisque tu n’existes pas, puisque tout ce qui me tourmente n’est pas dans le réel.

    Tu m’as invitée à une expérience hors du monde, sans regard qui juge, même pas le nôtre. Dans le noir d’une chambre anonyme. Dans le silence aussi, pas de mots pour s’accrocher au quotidien. Juste nos corps, des soupirs, des désirs qui enflent et la liberté absolue, être sans avoir à devenir.

    La confiance aussi, totale.

    L’abandon de soi pour en arriver à nous.

    J’ai écrit et imaginé, pour m’échapper, pour explorer aussi.

    Ce serait plus simple de dire que tu n’existes pas, plus cohérent aux yeux du monde.

    Je me suis imaginée dans un hôpital psychiatrique, tentant de te nier, plaidant affabulation, la perte du discernement.

    En ai-je manqué ?

    Parfois je me dis que tout cela n’existe pas vraiment.

    Tout. Pas seulement toi. Le collège, la lumière de cet écran, les gens qui passent.

    Enfin, plutôt que c’est une production semblable aux rêves.

    Une conception du cerveau, d’un cerveau.

    Comme à la fin de Soleil Vert, quand la personne « part » dans ses souvenirs, dans un monde agréable mais artificiel, dans une éternité qui va au-delà de l’existence.

    Comme dans Matrix aussi.

    Est-ce que ce que je crois vivre se déroule réellement ?

    J’imagine une sorte de Matrice qui me projette un film.

    Et ce soir, le soin apporté aux détails périphériques est vraiment faible, le scénariste a fait des copier-coller maladroits.

    Combien de fois déjà croiser des gens en ayant l’impression de déjà vu, combien de fois déjà découvrir des paysages avec cette même impression ?

    Je suis dans une réalité toute relative, Ready Player One.

    J’avance, je vois mes pas, mes doigts sur le clavier à cet instant mais qu’est-ce qui me pousse à écrire ? Où cela va-t-il me mener ?

    Qui va sonner à ma porte ?

    Dis, quand reviendras-tu ?

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    Il est tard.

    Ce n’est pas cette nuit que je démêlerai le mystère de mon existence.

    J’ai déjà reçu deux avertissements qui me laissent une cicatrice au bras et une entaille profonde au dos.

    Je vais encore davantage lâcher prise puisque je n’ai prise sur rien.

    Je vais continuer à me regarder, je vais continuer à te chercher, partout.

    Je vais errer dans ce programme parallèle, moi qui ne peux vivre qu’en dissociant mon corps et mon esprit, moi qui ai besoin de m’ancrer dans un réel d’apparence pour m’évader.

    Il n’y a plus d’enjeu, je veux jouer encore.

    Je vais chercher le sommeil. Mais pourquoi dormir au fait ?




    Je n’en reviens pas, c’est quoi cette connerie, des études de géographie ?

    La Vie se fout de ma gueule.

     

     

     

    .

  • 40 secondes

    Je regarde ton nom

    Écrit de ta main

    En bas de la page

    Livre numéroté, signé.

    Je regarde ton nom

    Juste quelques lettres

    Et deux majuscules

    De cette folle écriture

    De l’homme qui ne soulève pas son stylo,

    Ton nom accolé à ton prénom

    En guise de signature.

    Seulement deux fois tu les lias

    Au bas de tes missives,

    Avant de ne m'adresser que ton prénom

    Accompagné de l’adverbe amicalement,

    Jusqu'à ne plus pouvoir qualifier nos liens.

    Exemplaire 81 / 300

    Tes traits à l’encre noire

    Enflamment ma mémoire.

    Je les caresse de la pulpe de mon index

    Comme je n’ai jamais passé mon doigt sur ta peau,

    Juste besoin de sentir le réel

    À travers l’infime déformation

    du carton.

     

    Pour Noël je n’ai rien commandé,

    Je ne manque de rien :

    J’ai un toit, un travail, de l’électricité,

    Même l’eau courante… et des amours.

    Pour Noël, je n’avais que toi à espérer.

    Et tu es venu.

    Dans un tout petit paquet.

    Comme un livre d’images

    De ton nom tu signes l’hommage.

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    Pour Noël, je me suis faite offrir

    Quarante secondes de ta vie :

    Celles que tu as prises pour ce paraphe.

     

     

     

  • Troisième Œil

    Les cicatrices sont les médailles des vivants.

    Des survivants devrais-je dire…

    Mes cicatrices me rappellent la fragilité de la Vie.

    Éternel dilemme du malade : besoin de reconnaissance du traumatisme et refus de l’apitoiement.

    Je fais comme si mais toi, surtout, ne nie jamais…

    Un coup de faux m’a atteint dans le dos, m’a mise à genoux, mais je ne me suis pas arrêtée.

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    La Mort n’a mis à mal que quelques illusions, en me rappelant qui commande.

    Je sais, mais je presse le pas.

    Même si je ne vois cette entaille que dans le miroir, jamais en face, la douleur, la gêne qui persistent me rappellent ma condition de mortelle.

    La cicatrice s’est rouverte, on l’a refermée mais elle hésitait.

    Même si je veux tourner la page, je ne l’oublierais pas.

    Je la porte comme un autre a porté une croix.

    C’est mon bagage, mon histoire, mon sac de vécu que je trimballe sur mes épaules.

     

    Je la regarde et je l’aime.

    Imparfaite, elle est mienne.

    Je la vois qui baille.

    C’est mon troisième œil.

    Elle me protège à présent des sournoises attaques.

    Elle assure mes arrières.

    Comme l’œil oudjat.

    Cet œil égyptien, mi homme mi faucon.

    Cet œil a un pouvoir prophylactique.

    Il prévient donc l’apparition, la propagation ou l’aggravation d’une maladie.

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    Mon deuxième cancer a-t-il pu fabriquer un bouclier anti-cancer ?

  • mots d'absence

    Longtemps j’ai cherché à te garder près de moi,

    entre mon cœur et ma tête,

    bien au chaud en haut de la pile de mes souvenirs.

    Pour compenser le silence,

    pour tuer le secret,

    j’avais besoin de hurler au monde ton existence,

    toi qui n’a été que pour moi,

    ces quelques nuits aveugles et muettes,

    saupoudrées sur ma vie.

     

    J’imaginais que cela se voyait sur mon visage,

    qu’on pouvait te deviner dans mon sourire

    et que les gens ne pouvaient attribuer mon regard embué,

    perdu dans le vague,

    qu’à l’existence d’une histoire souterraine extraordinaire,

    hors de l’ordinaire.

     

    J’ai eu peur de t’oublier.

    Ce cauchemar où un AVC t’efface à jamais,

    où un feu réduit tes lettres en fumée,

    la crainte que le réel actuel ait la folle idée de nier le réel d’hier.

    J’ai eu peur de m’habituer.

    J’ai eu peur de te ranger à jamais.

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    L’absence, ton absence, ce n’est qu’une présence à distance.

    Je sais que tu n’es pas là, j’ai froid, mais je sais que tu es, là-bas.

    Ressentir ton absence, ce vide douloureux, c’est encore avoir une place pour toi.

    Dès que je me rends compte que tu ne me manques pas,

    je me mens... puisque tu es toujours présent,

    le sentiment de ton absence est une preuve de ton existence et de ta présence en moi.

     

    Je t’aurais oublié quand je ne me rendrais plus compte de ton absence.

    Quand je ne t’attendrais plus.

    Dis… quand reviendras-tu ?

     

     

    .

  • bon(s) vent(s)

    Octobre 2009, je pose ma valise en Argentine.

    Buenos Aires est une vielle dame ridée, fatiguée, pleine d’histoire(s) dans laquelle j’ai aimé marcher dans la vielle vile sans but, pour le plaisir de m’immerger dans la vie des Porteños, sursauter au son des klaxons des livreurs, boire une Quilmes au comptoir au coin d’une rue, cocher dans mon imagerie d’Épinal tous les must see en parcourant le marché central, le cimetière de la Recoleta en chantant « don’t cry for me Argentina ».

    Et bien sûr divaguer dans le quartier de San Telmo… le quartier de Mafalda.

    Où réalité et fiction se mêlent dans une grande bouffée d’humanité.

    Et m’asseoir sur un banc

    Cinq minutes avec elle…

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    Onze ans plus tard, je ne me reconnais pas.

    Mon bras était encore bandé, on ne le voit pas sur le cliché. Je le sais. 

    On ne le voit plus aujourd’hui.

    Que reste-t-il de nous ?

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    Que restera-t-il de moi ?

     

    Mafalda est sur ce banc, seule.

    Quino est parti.

     

     

    Mais elle reste avec nous et me fait toujours sourire.

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    J’espère te revoir un jour… Mafalda.

     

     

     

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